lundi 10 juin 2013

L'innovation, c'est (aussi) ta responsabilité

Cette série de trois articles, compilés ici en un seul article, a été rédigée pour La Ruche Wizbii

On pense trop souvent que l'innovation ne concerne que les élites créatives, les décideurs, bref : les autres. Lors du sondage réalisé en amont du Club Junior-Entreprises du 4 avril 2013, il est apparu que les jeunes français se sentent plus créatifs que la moyenne, mais pensent aussi être bridés en la matière. Martha Heitzmann, Stéphane Distinguin, Ilan Benhaïm et Philippe Torres, intervenants lors de la conférence, ont quasiment déclaré à l'unanimité que c'était avant tout du fait des jeunes eux-mêmes, qui étaient tétanisés dans le monde de l'entreprise. Je partage tout à fait cet avis : voici quelques conseils pour enfin laisser libre court à ta créativité et, qui sait, mettre la France sur la carte du monde de l'innovation.

Quand les contraintes sont avant tout imaginaires

Beaucoup de jeunes sont, à leur arrivée dans le monde du travail, paralysés par un fonctionnement qu'ils ne comprennent pas toujours, des règles qu'ils imaginent très strictes et une hiérarchie qu’ils perçoivent dans la plus pure tradition de l'enseignement : détentrice d'un savoir qu’ils doivent acquérir sans le remettre en question. Donc, premier scoop : les supérieurs hiérarchiques et les collègues plus expérimenté que toi se trompent - sûrement un peu moins que toi, certes, mais pas de beaucoup. C’est aussi valable pour les enseignants, mais c’est un autre sujet. Donc finalement, faire entendre ta voix peut aussi faire avancer en corrigeant des erreurs, ou simplement en proposant des alternatives.
Mais, surtout, les jeunes ont tendance à se méprendre sur ce que l'on attend d'eux : non, dans la plupart des entreprise, on ne souhaite pas que tu sois un simple mouton, c'est simplement la perception que tu en as. Les exemples de nouveaux arrivants qui auraient mieux fait de prendre des initiatives ne manquent pas, comme ce groupe de jeunes consultants qui, devant travailler ensemble  sur un projet, a attendu pendant des semaines que l’entreprise leur valide des licences pour le dispositif interne de vidéoconférences parce qu’ils « ne savaient pas » qu’ils avaient le droit d’utiliser Skype. La solution est simple : laisser de côté le mode de pensée "je ne fais que ce qui m'est explicitement autorisé" pour se rapprocher de "je fais ce qui ne m'est pas interdit". Le mot clé, en toute circonstance, est "oser". Evidemment, on n'insulte pas son boss, mais faire valoir un point de vue différent, ce n'est pas l'insulter !
En effet, la masse a le plus souvent bien plus d'idées, et bien meilleures, que la minorité prenant les décisions ; et ce constat s'impose de plus en plus en entreprise. Pour en témoigner, de nombreux outils se développent dans la veine de l’ancestrale boîte à idée (sur le principe du crowdsourcing) ; des entreprises comme Succeed Together et Stormz organisent par exemple avec succès des séminaires où les équipes de leurs clients sont invitées à brainstormer sur des sujets stratégiques, pourtant traditionnellement l'apanage des dirigeants. Bien entendu, le cadre pour permettre aux employés de faire remonter leurs idées et suggestions n’existe pas encore dans toutes les entreprises ;  cela ne veut pas dire pour autant que c'est interdit !
Si tu oses faire remonter une idée, cela ne pourra qu’être positif pour toi : tu donneras l’impression de chercher à faire avancer les choses, tout en progressant grâce aux retours faits sur ta proposition. Si tu ne trouves personne pour t'écouter, cela n'aura strictement aucun impact pour toi, mais tu pourras éventuellement te rendre compte que l'environnement de travail n'est pas fait pour toi : mieux vaut s'en rendre compte maintenant que plus tard. Attention cependant à ne pas baisser les bras trop vite : si ton idée reçoit un refus de la première personne à qui tu en parles, accroche-toi jusqu’à avoir essayé de convaincre toutes les parties prenantes. De même, ne t’étonne pas si la première personne à qui tu en parles n’y prête pas particulièrement attention. Si c’est un collègue qui s’en moque, va voir ton boss ; si ton boss s’en moque, va voir son boss. Je t’assure que la fois suivante il t’écoutera.
N’oublie pas que le « on a toujours fait comme ça » n’est en aucun cas une justification de quoi que ce soit : ce n’est évidemment pas dans cet état d’esprit que l’on peut innover, progresser ou même se maintenir à son niveau.
Pour résumer : oublie tous les interdits que tu imagines, remets en question la manière dont les choses sont faites et ose proposer tes idées, elles ne sont pas plus mauvaises que celles d’un autre, même quand cet autre dirige l’entreprise !

Si tu ne sais pas… fais

Que l’on se comprenne : je ne t’encourage pas à faire n’importe quoi dans des domaines où tu es joyeusement incompétent ; je propose une solution concrète aux problèmes mentionnés précédemment : le manque de « culot » des jeunes qui n’osent pas et la résistance au changement. Si tu as l’impression que ta boîte se transforme en un magnifique capharnaüm dès que tu as le malheur d’essayer de faire remonter une idée ou un avis quelconque, alors une solution s’impose : fais-le. J’ai passé des années à perdre un temps précieux en discussions stériles avant de me lancer dans chaque projet. Maintenant, j’ai adopté une autre approche : je commence par me lancer dans le projet (ce qui me prend environ la moitié du temps que je passais en palabres), je mets les autres personnes devant le fait accompli, et nous pouvons continuer à travailler ensemble sur le projet. Par exemple, si tu veux suggérer à ton entreprise de rénover son site internet, prépare une maquette, ou réalise toi-même la page d’accueil si tu as les compétences pour, avant d’aller en parler à ton boss. Tu souhaites mettre en place un programme particulier dans l’entreprise ? Assemble un groupe de « bêta-testeurs » parmi tes collègues, et tu pourras ensuite présenter ton projet preuves à l’appui. Basées sur du concret, tes propositions auront d’autant plus d’impact et de chances d’être acceptées.
Au-delà des facilités pour trouver une oreille attentive, cette attitude montre que tu es motivé(e) et capable de mettre la main à la pâte, et que tu n’es pas uniquement un(e) champion(ne) pour donner des leçons et exprimer des vœux pieux. J’ai travaillé avec des personnes extrêmement créatives qui savaient trouver des idées géniales, mais étaient totalement incapables dès qu’il s’agissait de les mettre en œuvre. A toi donc de montrer que tu es d’une autre trempe, et de taille à appréhender des responsabilités.
De manière générale, tes pensées qui te semblent les plus intéressantes doivent systématiquement se traduire en actions. Et le meilleur moyen de t’en assurer est de commencer par agir toi-même. Cela semble évident, mais c’est à cette étape qu’une grande majorité échoue : à toi de faire mieux ! Par exemple, j’ai remarqué que dans mon école d’ingénieurs les élèves passaient un temps fou à critiquer l’existant et proposer des solutions. Ces dizaines d’heures d’un travail pourtant remarquable d’analyse et de résolution de problèmes passées par chaque promotion étaient ainsi perdues sans aucune action concrète engagée, puisque ces idées n’étaient transmises à personne. J’ai donc lancé Ponts ParisTech Refresh, pour permettre aux élèves de discuter par écrit sur la plateforme de ces problèmes et de leurs solutions, pour ensuite en faire une synthèse qui serait remise à l’administration, qui pourrait alors agir. Et, tout à coup, les paroles de 200 personnes se sont transformées en actes, alors qu’elles n’étaient auparavant que paroles en l’air.
Bien entendu, c’est déjà extraordinaire d’avoir des idées, révolutionnaires ou non. Mais c’est un gâchis de s’en tenir là. Ose ! Tu ne risques rien. Tu as le droit de te tromper, vraiment. C’est ma vision du management, et elle est de plus en plus répandue : à part si l’erreur était évidente, tu as allégrement le droit de te tromper une fois. En revanche, tu n’as pas le droit de faire cette erreur une deuxième fois, donc prends le temps d’apprendre de tes erreurs et tu n’auras aucun souci à te faire. Bien sûr, « je suis nul » ou « je n’arriverai jamais à rien » ne sont pas des raisons valables, de même que le manque de chance : prends la peine de trouver les vraies raisons, ça te sera très utile. Pense que les personnes qui ont réussi ne l’ont quasiment jamais fait du premier coup. Sors de l’état d’esprit où tu te demandes ce que tu dois faire, et commence par faire ce que tu maîtrises. Après avoir posé ces premières bases, il sera temps de prendre un peu de recul et de tenter de mobiliser d’autres personnes autour du projet existant.
Il est d’ailleurs à noter qu’il en va de même pour l’entrepreneuriat : une idée d’entreprise ne vaut rien tant que tu ne l’as pas mise en application ! Commence donc par aller parler à des clients potentiels, interviewer des experts du milieu ou lancer une page Launchrock : ce sont ces actions qui te mettront sur la bonne voie et te permettront de n’avoir aucun regret. Car les principaux regrets ne concernent pas ce que nous avons fait, mais ce que nous n’avons pas fait !

La créativité, ça s'entretient

Nous avons parlé précédemment de la manière de proposer et de mettre en œuvre tes idées. C’est bien beau tout ça, mais comment faire si tu n’as pas d’idées ?
Que l’on considère que la créativité est une compétence qui s’acquiert ou une capacité enfouie en chacun de nous que l’on doit exhumer, il est certain qu’elle se travaille. Alors oui, tu peux devenir créatif si tu n’as pas l’impression de l’être. Pour être très franc, j’étais moi-même très sceptique à ce sujet, avant de me découvrir une créativité que je ne me connaissais pas au contact des bonnes personnes et des bonnes méthodes.
Comment faire, donc ? Tout d’abord, l’essentiel est dans le contexte. Ce n’est pas un hasard si les environnements de travail des entreprises les plus créatives sont si particuliers : l’environnement physique tout d’abord (espace, formes, couleurs… tout autant de stimuli potentiels), mais aussi l’organisation même du travail, comme chez 3M et Google, où les ingénieurs ont une part non négligeable de leur temps de travail dédié à des projets personnels (tu as déjà utilisé un post-it ? Et Gmail, ça te dit quelque chose ? Ce sont tous deux des projets personnels d’employés de ces entreprises à la base). Bien entendu, la créativité ne se commande pas : il est inutile de demander à ses équipes une idée révolutionnaire. En revanche, il est bien possible de mettre en place un environnement favorable pour que cela arrive… et de les y former.
Bien entendu, l’environnement seul ne suffit pas. Si tu cherches à résoudre un problème particulier, il faudra commencer par faire preuve de rigueur en prenant le temps d’identifier le problème (le problème qui est immédiatement identifié est la plupart du temps une conséquence du problème source, donc le résoudre soigne les symptômes, mais ne résout rien). Il sera alors temps de chercher une solution. Einstein disait d’ailleurs que s’il avait une heure pour résoudre un problème dont sa vie dépendait, il passerait 55 minutes à poser clairement le problème, et 5 minutes à le résoudre.
En l’absence de problème à résoudre, pas de créativité sans stimulus. L’idée est de commencer par s’entraîner en choisissant des stimuli : une image, un mot, une perception… Le but est simplement que la réaction à un stimulus devienne automatique au quotidien. Car c’est ici que tu pourras exprimer une créativité productive, correspondant à de véritables opportunités : je ne t’apprendrai rien si je te dis qu’un entrepreneur doit savoir reconnaître des opportunités  dans tous les problèmes qui se présentent au quotidien, mais tout l’enjeu est évidemment de savoir appliquer sa créativité à cet effet.
Il faut ensuite savoir effectuer une petite gymnastique cérébrale pour développer sa créativité. Pour schématiser, les deux hémisphères du cerveau ont des rôles différents : le gauche a un fonctionnement très progressif et méthodique, tandis que le droit est capable de réaliser des associations sorties de nulle part. C’est la connexion entre ces deux lobes, et donc ces deux fonctionnalités, qu’il faut travailler pour développer sa créativité. OK, mais concrètement ? L’art est un bon exercice, pour commencer. Mais surtout, la « sérendipité » fait des merveilles : il te suffit de partir d’un stimulus pour dérouler une liste d’associations d’idées (cheval, fer, industrie, machine, ordinateur… Bref, une liste de mots à sortir sans y penser), puis ensuite regrouper ces idées de manière aléatoire en cherchant à leur donner du sens (soit un processus de « divergence-convergence », mais, honnêtement, ça n’a aucune importance).
La bonne nouvelle, c’est que les résultats ne se font pas attendre ! Avec de l’entraînement, tu devrais rapidement être en mesure d’avoir plus idées, plus originales… et de te surprendre toi-même !

mardi 23 avril 2013

Les Junior-Entreprise expliquées de J à E

En conclusion de mon cycle d’introduction à l’entrepreneuriat étudiant pour La Ruche Wizbii, voici le quatrième et dernier article, à propos de l’expérience en Junior-Entreprise, faisant suite aux stages en start-up, à l’investissement associatif en général et à la manière de valoriser cette expérience.


Les Junior-Entreprises

Inutile de présenter les Junior-Entreprises… Quoique. J’irai vite tout de même sur la présentation générale : les Junior-Entreprises sont des associations étudiantes, en Grandes Ecoles et Universités, proposant aux entreprises de faire réaliser des missions par des élèves de l’établissement à des tarifs attractif, à condition qu’elles répondent à des exigences pédagogiques et présentent une vraie valeur ajoutée. Pas de petits boulots, donc, mais de véritables missions de conseil dans les domaines de compétence de l’établissement. Pour plus d’informations, vous pouvez consulter le site de la très dynamique Confédération Nationale des Junior-Entreprises (CNJE).
Il existe ainsi deux groupes d’étudiants différents essentiels à la bonne marche de ces associations : les administrateurs, c’est-à-dire les bénévoles chargés de faire tourner l’association, et les réalisateurs, c’est-à-dire les étudiants de l’établissement qui effectuent les missions pour les clients contre rémunération. Si j’incite tous les étudiants à répondre aux appels à candidature lancés par leur Junior-Entreprise, pour ainsi appliquer les compétences acquises en cours tout en se faisant un peu d’argent de poche, je vais surtout développer ici le rôle des administrateurs, beaucoup plus enrichissant humainement.

Les relations avec les entreprises

Un des nombreux avantages d’une start-up pour moi, c’est que toute l’équipe est en contact plus ou moins direct avec les clients, et qu’on ne perd donc jamais cet aspect de vue. Ceci est d’autant plus vrai pour une Junior-Entreprise. Et le grand avantage des J.E., c’est que ces clients sont des entreprises, c’est-à-dire les potentiels futurs employeurs des administrateurs. Pour peu que l’équipe s’organise correctement, chaque membre de l’équipe peut ainsi démarcher, conduire des rendez- vous clients et superviser des missions pour le compte d’entreprises qui l’intéressent particulièrement. Il va de soi que prendre de l’avance dans la découverte et les relations avec ces entreprises est un plus non négligeable au moment de la recherche de stage ou d’emploi – ou tout simplement pour se rendre compte qu’une voie est faite ou pas pour soi.

L’organisation du travail

Cela ne surprendra personne si je dis que les études ne sont pas forcément le meilleur endroit pour apprendre à s’organiser dans son travail, étant donné que beaucoup d’étudiants apprennent surtout à réviser un examen ou terminer un projet le jour précédant l’échéance. Autant dire que c’est le genre d’erreur que l’on fait éventuellement la première fois en Junior-Entreprise, mais pas la deuxième. Le fait de devoir rendre des comptes à des professionnels qui ont des exigences élevées parce qu’ils paient pour vos services est un bon stimulant, carotte ou bâton selon les situations. On développe ainsi un véritable sens des responsabilités, même si l’on est encore relativement loin du fonctionnement « PNL »  en entreprise. Le travail en J.E. est également souvent l’occasion d’une course au chiffre d’affaires – on peut objecter que c’est une vision très matérialiste des choses, ce qui n’est pas faux, mais il est en pratique principalement reversé en tant qu’argent de poche pour les réalisateurs d’études. Pour l’équipe d’administrateurs, en revanche, ce chiffre d’affaires est tout autant un objectif (faire mieux que l’équipe précédente ou la J.E. d’à côté) qu’une donnée exploitable par la suite : dire que l’équipe a réalisé un chiffre d’affaires de 85 000 € représentant une augmentation de 40 % par rapport à l’année précédente donne tout de suite une dimension plus concrète et mesurable à cet engagement associatif. A côté de cet indicateur, le classement des 30 meilleurs J.E., le prix d’excellence et les labels décernés par la CNJE peuvent représenter d’autres objectifs honorifiques, et tout autant de distinctions à faire valoir dans un CV.

Et bien plus

Au-delà de cet aspect, l’expérience en J.E. apporte d’autres notions pour le moins utiles dans toute future vie professionnelle. Tout d’abord, un sens de la hiérarchie et des procédures – qu’on a du mal à appréhender à ses débuts, j’y reviendrai très prochainement – qu’il est important d’acquérir pour savoir tout autant les respecter que ne pas s’y laisser enfermer. Mais surtout, les équipes apprendront à se répartir efficacement les tâches de manière à ne pas laisser une poignée de personnes tout faire, ou à l’inverse diluer totalement les tâches et au final ne rien faire efficacement. Pour être tout à fait honnête, la grande majorité des équipes échouera au moins partiellement en la matière, et c’est une très bonne chose : si on oublie systématiquement de chercher à comprendre le pourquoi de nos succès, on se prête bien plus souvent à l’exercice pour analyser nos échecs, et c’est comme cela que l’on apprend.
Les Junior-Entreprises ont également une dimension entrepreneuriale indiscutable : leur fonctionnement est finalement assez proche de celui d’une TPE , où chacun touche un peu à tout. C’est ainsi l’occasion de goûter aux ressources humaines, à la gestion d’équipes et de projets, au cadre légal… et à l’aspect administratif, pénible mais indispensable à maîtriser. Mais le succès du modèle entraîne également une compétition accrue entre les J.E., ce qui pousse les Junior-Entrepreneurs à innover, proposer de nouvelles offres ou les présenter autrement, revoir complètement leur organisation… Autant dire qu’il s’agit d’un défi tout aussi passionnant qu’il est ardu !

Conclusion

Je ne peux que t’encourage à rejoindre une Junior-Entreprise, ou du moins à te renseigner auprès de l’équipe de ton établissement. S’il n’en existe pas, demande à la CNJE, qui se fera une joie de t’aider à la créer ! Bref, pour reprendre la traditionnelle conclusion de mes articles : ose.
Et je conclurai par une simple mise en garde : la Junior-Entreprise pourrait assez rapidement te donner le virus de l’entrepreneuriat… (c’est ce que ça a fait pour moi)

lundi 8 avril 2013

L’association étudiante : passage obligé ?

Avant de commencer à écrire plus spécifiquement sur l'entrepreneuriat, et mon expérience à Startup from Scratch, voici le deuxième article d'introduction concernant les formes « d’entrepreneuriat étudiant ». Le premier concernait les stages en start-up, celui-ci l'investissement dans les associations étudiantes, et le troisième et dernier traitera plus spécifiquement des Junior-Entreprises.

Pourquoi s'investir dans les associations en école ? La question est on ne peut plus classique, je vais donc essayer d’aller droit au but en séparant les 3 raisons qui peuvent donner envie de s'investir dans une association, avec quelques exemples, afin que chacun y trouve son compte et puisse exploiter cette formidable expérience au mieux. Car même si tout le monde n’est pas fait pour l’entrepreneuriat, tout étudiant devrait tout de même s’investir dans au moins une association.

L'association pour se faire plaisir

Par « se faire plaisir », je vois au sens large, et j’inclus tout autant les personnes qui organisent les soirées de l’école parce qu’elles trouvent ça cool que celles qui mettent en place des actions humanitaires parce que c’est une chose à laquelle elles croient. En la matière, il n’y a pas de raison meilleure qu’une autre, et les étudiants choisissent ainsi une association parce qu’ils en ont envie. C’est beau, et c’est déjà une très bonne chose !
Pour cela, rien de plus simple : il suffit de connaître tes centres d’intérêt, les personnes avec qui tu veux être et la manière dont tu veux travailler, et il ne te reste plus qu’à faire un choix ! Rien parmi l’existant ne te satisfait ? A toi de créer ton club ou ton association !

L'association pour apprendre

Laissons de côté les personnes qui souhaitent apprendre à mixer, à photographier ou à jouer au poker : elles en ont tout à fait le droit, et c’est tout à leur honneur, mais je les classe plutôt dans la première catégorie. Je parle ici d’un apprentissage à dimension plus professionnelle – puisqu’après tout, c’est dans ce domaine-là que je prodigue mes modestes conseils.
Tout l’enjeu, évidemment, est donc de savoir quoi apprendre. Et dans cette optique, la première chose à faire est probablement d’apprendre à trouver sa voie : difficile pour beaucoup d’étudiants de savoir quelle orientation professionnelle ils vont finalement choisir (j’étais dans cette situation encore très récemment). Bien sûr, je ne peux que recommander d’en discuter avec les élèves plus vieux, les anciens, les profs… mais ce n’est pas le sujet de l’article. Ce que je peux conseiller ici, c’est plutôt d’utiliser les associations pour explorer les possibilités. Pour s’initier à la gestion de projet ou d’équipe, toute association peut faire l’affaire, à condition de s’y impliquer suffisamment. Pour explorer des pistes plus techniques, il existe souvent des clubs informatique ou robotique dans les écoles, par exemple. Et, surtout, il existe toujours la possibilité de créer toi-même ta voie ! Tu es intéressé par l’entrepreneuriat et il n’y a rien dans ton école ? Crée un club entrepreneurs[1] ! Tu es intéressé par un domaine en particulier ? Crée un club de personnes intéressées par ce sujet, c’est un excellent prétexte pour échanger des news, inviter des intervenants et visiter des entreprises ! Tu l’auras compris, en un mot : ose, tu seras toujours gagnant.
Si tu as la chance de déjà connaître ta voie, la tâche est encore plus simple pour toi, puisque tu n’as qu’à identifier les compétences et connaissances qu’il te faut acquérir pour prendre une longueur d’avance sur la concurrence, dans un contexte toujours plus compétitif pour les jeunes diplômés. Si tu as du mal à identifier ce que tu as à apprendre, n’hésite pas à contacter les anciens de ton école qui travaillent dans le domaine qui t’intéresse : ils sont la plupart du temps ravis d’aider, mais n’en ont pas l’occasion puisque personne n’ose les contacter. Et si une fois que tu as identifié ces compétences, tu ne sais pas où les développer, demande aux membres actuels des associations. Oui, désolé d’insister, mais oser aller voir les personnes, c’est essentiel : je suis chaque jour étonné de la puissance que le réseau peut avoir, simplement en prenant le temps de parler à des personnes diverses et variées – j’aurai probablement l’occasion d’en parler une prochaine fois. Etre timide n’est pas une excuse, au contraire ! (je l’étais, je le suis moins, on peut en guérir ;) )

L'association pour être recruté

Est-il nécessaire de rappeler que l'investissement dans les associations étudiantes est largement valorisable sur un CV et en entretien d'embauche ? Avoir eu quelques responsabilités au Bureau des Élèves, à la Junior-Entreprise ou dans une autre association gérant des projets d'envergure apporte toujours un plus à un parcours. Et même les associations plus modestes donnent un coup de pouce non négligeable. Si si. La première raison pour cela se trouve dans la partie précédente : on apprend beaucoup en association. Mais comment valoriser vraiment cette expérience ? Trois points sont essentiels :

1. Inclure cette expérience dans un ensemble cohérent

Ceci est vrai de manière générale : ton cursus doit former un ensemble cohérent, avec des transitions logiques et justifiées. Evidemment, tout le monde tâtonne, essaie des pistes puis les abandonne, trouve sa voie, en trouve une autre... C'est normal, et les recruteurs le savent. Mais il n'est jamais rassurant d'être face à une personne instable : et si le candidat face à moi changeait de nouveau d'avis et quittait son job/stage au bout de deux mois ? C'est donc à toi de trouver une "histoire" à raconter qui explique ton parcours - on appelle ça du storytelling, c'est très important en marketing, et rechercher un job, c'est faire de l'auto-marketing. Bien sûr, si tu es passé(e) de la chimie à l'architecture via le grec ancien, mieux vaut être direct(e) et dire que tu t'étais trompé(e) de voie, ça vaudra mieux que d'établir une histoire bancale.
A titre d'exemple, voici l'histoire que je racontais aux recruteurs (maintenant, j’ai le privilège d'écouter les histoires des autres). Elle n'est pas parfaite, loin de là, mais c'est un premier exemple :
« En arrivant à l'Ecole des Ponts, j’étais attiré par la Junior-Entreprise, qui était pour moi un premier pas vers le monde de l'entreprise. J’ai ainsi découvert la gestion de projets, le management, la stratégie et l’entrepreneuriat, tout en multipliant les expériences associatives ambitieuses. J’ai prolongé cette expérience au cours de deux stages de césure de six mois dans le conseil en stratégie et management, au sein de petites structures. En troisième année, le MBA des Ponts que j’ai eu l’opportunité d’effectuer s’est imposé comme une évidence pour approfondir mes connaissances sur les sujets qui me passionnent. Continuant dans cette voie, je cherche maintenant un premier emploi dans le conseil en stratégie, qui me permettra de rapidement obtenir des responsabilités et dans lequel j’ai la certitude que mon esprit entrepreneurial pourra se développer en me donnant l’opportunité d’exprimer et d’exploiter mes idées. »
Je ne parle pas, par exemple, du département Génie Industriel que j’ai choisi au Ponts, non pas parce qu’il ne cadre pas, étant donné que deux grands axes de formation de ce département sont le business et l’innovation, mais parce que c’est n’est pas forcément une « photo » que je veux mettre en valeur dans mon album : il me faudrait alors expliquer pourquoi l’industrie a disparu de mon cursus  depuis. Le moment clé de ton histoire est évidemment la fin : tu dois présenter comme logique le fait que tu te trouves devant ce recruteur pour demander ce poste en particulier. L’expérience associative peut beaucoup t’aider en cela, en apportant un lien qui pourrait ne pas être évident par ailleurs.

2. Mettre en valeur les apprentissages et les réalisations

L’intérêt des associations est certain, oui, mais il ne faut pas croire que c’est une expérience qui parle d’elle-même : par nature, les travaux réalisés dans les associations sont très variées, et les contributions des différents membres variables. L’objectif est donc de mettre en valeur ce que tu y as fait, ce que tu y as appris et de donner quelques indicateurs qui pourront ancrer tes affirmations dans un cadre plus concret.
Concernant ce que tu y as fait tout d’abord, rien de très difficile, il s’agit simplement de mettre en valeur les actions les plus marquantes : l’établissement d’un partenariat, l’animation d’un groupe de travail, la gestion d’un projet, etc. Il ne faut pas croire que tout le monde sait ce que fait une association donnée ou un poste en particulier : c’est très variable d’une association à l’autre.
A propos de ce que tu as appris, c’est exactement la même chose : ne prends rien pour acquis, et détaille les principaux apprentissages que tu as faits et les compétences que tu as acquises, de préférence en lien avec l’activité que tu souhaites exercer. Des exemples parmi d’autres : gestion de projets, vente, marketing, etc.

3. Ne pas s'emballer (et ne rien inventer)

Je m’adresse ici en particulier aux personnes qui (comme moi) ont eu la fâcheuse tendance d’être hyperactives en associations : c’est évidemment très bien, et nous pouvons en être fiers. En revanche, lorsque tu te présentes à un recruteur, il faut éviter de prendre les associations comme unique référence pour ton expérience : tu dois montrer qu’il y a aussi autre chose dans la vie pour toi et que tu as d’autres qualités que celles que tu as acquises en association ! Lors d’un entretien, une consultante m’avait notamment fait remarquer que j’occultais totalement mes autres expériences au profit de quelques associations. Bien qu’elle m’ait sorti cela à côté d’un argument totalement fallacieux[2], elle avait tout à fait raison sur le fond : ne fais pas la même erreur !
En revanche, j’entends aussi qu’il ne faut pas en rajouter, ou s’inventer des réalisations fictives. Les informations présentées, bien qu’évidemment tournées à ton avantage, doivent rester basées sur des faits. Ne. Mens. Jamais. Un petit exemple, si cela peut t’en dissuader : il y a quelques années, un étudiant, à l’occasion d’un entretien à Londres, s’était improvisé président d’une association étudiante prestigieuse – aucun risque a priori, puisque son entretien n’était même pas en France. Quelle chance y avait-il pour que le véritable président passe ce même entretien peu après ? Et pourtant… Et même s’il n’avait pas été découvert à l’entretien, cette faute est un motif de licenciement immédiat sans aucune indemnité si elle est découverte après l’embauche. Une chose cruciale que j’ai apprise, c’est que le monde est très, très, très petit. Alors tiens-t-en à la vérité, c’est toujours la position la plus défendable ! (et accessoirement la plus éthique)

Conclusion

Cette conclusion est probablement inutile, puisque je te sens bouillir depuis quelques minutes déjà avec cette remarque : en réalité, les motivations d’un investissement en association sont quasiment toujours une combinaison de ces trois raisons, dans des proportions variables selon les personnes. Quels sont tes objectifs, que veux-tu faire de ta scolarité, à quel prix ? Ce sont les questions à te poser dès maintenant, même si tu connais déjà la première partie de la réponse : une association est un passage obligé. Bon courage !


[1] Et si tu ne sais pas par où commencer, fais-moi signe
[2] Elle m’a dit que j’étais ridicule à m’accrocher uniquement à mon expérience associative, aussi bonne soit-elle, puisque c’est finalement très commun, et que tous les associés du cabinet ont d’ailleurs fait partie d’associations étudiantes durant leur scolarité. Etant donné que tous les étudiants ne s’impliquent pas dans des associations, on pourrait raisonnablement penser qu’il y a au contraire une corrélation positive entre l’engagement dans les associations étudiantes et le fait de devenir associé, ce qui va à l’encontre de son propos.

lundi 9 juillet 2012

Faits et fantasmes sur le paiement mobile

Le paiement mobile est présenté depuis plusieurs années comme le moyen de paiement de demain, mais reste encore très peu utilisé en France, Kwixo ayant récemment fêté son premier anniversaire avec 240 000 utilisateurs seulement. Comme toutes les technologies "de demain", le m-payment nourrit donc de nombreux fantasmes et rumeurs. Petit décryptage.

Le mobile est le moyen de paiement de demain
Un article grand public sur deux au sujet du paiement mobile mentionne dans la première phrase qu'il s'agit du moyen de paiement "de demain". Cela n'a plus vraiment de sens : le paiement mobile est depuis quelques années déjà une réalité. Ce moyen de paiement d'aujourd'hui sera-t-il demain le paiement du passé ou plus fort que jamais ? Les indicateurs semblent assez positifs pour son décollage, mais une analyse des principales études de marché réalisées sur le sujet par Gartner, Juniper et IEMR révèle que chaque année tous les cabinets revoient à la baisse leurs prévisions à 5 ans : le décollage du m-payment se fait vraiment attendre.

Google, Apple, PayPal & co vont rafler toute la mise
La plupart des enquêtes et études de marchés réalisées sur le sujet nous conforte dans l'idée que la solution qui dominera le paiement mobile dans quelques années, quand les services et le marché seront un peu plus matures, n'existe pas encore. Par conséquent, Google Wallet n'est pas parmi les favoris pour l'emporter, du moins dans sa version actuelle. PayPal Here n'est qu'une solution transitoire permettant d'étendre un peu le champ d'action des cartes bancaires. Le Passbook d'Apple ne permet pas encore le paiement, et une éventuelle prochaine solution d'Apple n'est en aucun cas garantie d'un succès fulgurant, malgré des avantages certains.
La solution qui emportera le marché devra regrouper une facilité d'utilisation supérieure à la carte bancaire ou des avantages significatifs, une marque et des services inspirant confiance en termes de sécurité, un réseau de distribution efficace ou un effet viral implacable, des conditions avantageuses pour les commerçant et un bon timing. En théorie, n'importe quel acteur répondant à ces conditions pourra s'imposer, éventuellement en s'entourant des partenaires adéquats. En pratique, personne n'a encore trouvé la bonne alchimie.
Parmi tous ces acteurs, un groupe fait face à des enjeux bien plus importants : les opérateurs de cartes bancaires. Les Visa, Mastercard et autres American Express mettent en effet en danger leur survie même s'ils manquent un tournant du marché des moyens de paiement. Cependant, ils semblent pour l'instant s'être adaptés, et font même partie de bon nombre d'initiatives, grâce à leur réseau sécurisé pour les transactions. Des technologies telles que le PayPass de Mastercard remportent d'ailleurs un réel succès, même si peu appliquées au mobile pour le moment.

En 2020, le mobile sera plus utilisé que la carte bancaire
C'est ce qui est ressorti d'un récent sondage auprès de cadres des secteurs bancaires et mobiles. Même si cette perspective n'est pas exclue, il faut savoir relativiser. Il y a 8 ans, il était déjà possible de payer son billet de bus avec son mobile à San Francisco. Durant les 8 prochaines années, le paiement mobile pourrait se développer aussi lentement qu'il l'a fait depuis 2004, sans compter que la réception assez mitigée des solutions actuelles pourrait finir par refroidir les prétendants au paiement mobile.
Mais 2020, c'est également très loin : d'ici-là, une solution de paiement nouvelle pourrait apparaître et s'imposer devant le paiement mobile : de nombreux acteurs majeurs de leur secteur ont déjà été dépassés par de nouvelles solutions proposées par des entreprises qui n'existaient pas 8 ans auparavant. Mastercard a d'ailleurs utilisé récemment des bracelets rechargeable pour le paiement, pourquoi les puces NFC ne pourraient-elles pas être intégrées dans nos montres d'ici quelques années ?

La France est à la traîne dans le paiement mobile
Ce n'est pas un fantasme, très peu de solutions de paiement mobile existent en France, et le marché ne semble pas aussi prêt que ceux d'autres pays développés, tels que les États-Unis, le Royaume Uni ou le Japon.
La comparaison s'arrête ici, puisque comparer le développement du m-payment en France avec celui au Kenya ou en Malaysie n'a pas vraiment de sens, étant donné que le paiement mobile dans les pays émergents répond à des enjeux complétements différents : il y est une alternative au système bancaire, dans des pays sous-bancarisés mais suréquipés en téléphones mobiles.


Peu de réponses franches existent donc concernant le développement futur du paiement mobile : les prévisions pour le marché mondial varient du simple au double selon les cabinets, et l'extrême complexité des régulations des secteurs de la banque et des télécommunications, ainsi que leur variabilité d'un pays à l'autre, font qu'une vision globale du développement du m-payment est très difficile à obtenir. Même au niveau local, l'évolution des marchés dépendra en grande partie des acteurs présent et de leur perception de leur rôle : lancer une solution de paiement mobile à grand renfort de publicité n'est pas suffisant pour qu'elle marche, et tenter de freiner l'émergence de solutions est à l'inverse totalement dérisoire. Une seule solution existe donc pour les acteurs : lancer le plus rapidement possible une solution ambitieuse, qui fait cruellement défaut au marché français, même si pour l'instant la plupart des acteurs au niveau mondial pêchent par excès de confiance ou de prudence.
Entre mode et tendance de fond, la plupart des analystes ont tranché en faveur d'un changement durable des modes de paiement. Cependant, si le paiement mobile ne décolle pas rapidement, il est probable que les utilisateurs ou les acteurs en deviendront lassés avant même son fonctionnement effectif.

jeudi 26 avril 2012

Sur le web, personne ne vous entend crier

Il y a 10 ans, quand Jean-Marie Le Pen est parvenu au second tour de l’élection présidentielle, les français ont fait entendre leur voix en descendant dans la rue. Aujourd’hui, confrontés à de nombreux enjeux tous aussi capitaux, nous restons inaudibles. Comment cela est-il possible malgré la multitude de moyens d’expression mis à notre disposition ?

L’information est maintenant partout, et occupe les moindres interstices de notre vie quotidienne à l'instar l’air que l’on respire, à tel point qu’elle en devient soumise aux mêmes lois physiques, à savoir un mouvement brownien permanent. Ainsi, les particules politiques, médiatiques ou simplement citoyennes se mettent en marche sans raison, créant une polémique chaque jour nouvelle, relayée par l’arsenal de médias, réseaux sociaux et espaces d’expressions dont nous disposons aujourd’hui. L’époque où un groupe parlementaire déposait une motion de censure pour se faire entendre n’est pourtant pas si lointaine. Aujourd’hui, pour chaque action ou absence d’action, chacun peut lancer ou relayer un déferlement de critiques. Sommes-nous pour autant plus avancés ?
Du point de vue de la portée de ces actions, rien n’est moins sûr : il faut savoir saisir l’information, qui coule en flot continu sur un fil twitter, une timeline facebook, un journal télévisé, un quotidien imprimé, le programme d’une radio ou la page d’accueil de n’importe quel journal en ligne – toute information qui n’est pas saisie immédiatement est perdue. Tout juste la possibilité de partager ces informations permet-elle d’accorder un léger différé et un peu de résonance. De par la nature de ce système, une polémique est donc stérile et très limitée dans le temps : il est impossible de convaincre un nombre croissant de contradicteurs aux capacités d’écoute très variables.
Ainsi, du point de vue de l’impact des avis de chacun, l’effet est encore plus réduit : il est bien connu qu’à force de crier au loup, les alertes perdent en crédibilité. Le bruit de fond constitué par ce déferlement de critiques que l’on connaît en permanence masque donc les prises de position face aux problèmes les plus sérieux. Ces derniers jours de campagne, nombreuses sont les personnes qui auraient voulu se faire entendre pour dénoncer les chemins dangereux sur lesquels s’aventurent les candidats, parfois de manière irréversible. Mais comment obtenir du crédit lorsque l’on a passé plusieurs mois déjà à dénoncer les moindres faits et gestes, parfois anodins, d’un candidat ? Face à cette banalisation du « coup de gueule », il n’existe aucun outil supérieur à ceux que l’on utilise au quotidien. A moins, peut-être, que les médias les plus institutionnels, encore largement imperméables à cet effet, décident de dénoncer des dérives qu’ils ont eux-mêmes en partie cautionnées. La presse écrite et la radio ne font plus partie depuis longtemps de cette catégorie. Internet n’en a jamais été. Faut-il attendre une violente réaction d’un présentateur du 20 heures pour que l’on réalise les grossiers travers de cette France qui nous est proposée ? Une limitation de l'information n'est ni réalisable ni souhaitable, si bien que la surenchère est la seule évolution possible : sans refonte du système démocratique français, nous sommes donc encore loin de pouvoir faire entendre notre voix dans le débat public.

dimanche 4 mars 2012

Du leadership politique

A quoi reconnait-on un leader ? A son allure, son charisme, sa verve, son mordant ? Peut-être. Pourtant, un leader est avant tout une personne que l'on a envie de suivre. Et pour ceci, quoi de mieux que de tracer la voie en donnant l'exemple ?

Les leaders politiques étant restés dans l'Histoire de France sont relativement peu nombreux, et ceux de l'ère républicaine figurent en bonne place parmi les odonymes, en premier lieu Jean Jaurès, figure de l’opposition à la Première Guerre mondiale l’ayant payé de sa vie, et Charles de Gaulle, un des leaders de la résistance, puis acteur de la reconstruction politique du pays. A l'image de ces grandes figures, le leadership politique implique de créer un mouvement. La première chose à faire est de proposer un système de valeurs et une vision commune, l'objectif à atteindre à moyen ou long terme, en général 5 à 10 ans en politique. Il ne semble pas que les actuels candidats à la présidentielle excellent dans ce domaine, la "France forte" étant une idée plutôt vague, et le "changement" du pouvoir en place comme principale perspective étant loin de constituer une vision à long terme. Quant à déclarer que le sujet de la viande halal est la première préoccupation des Français, cela nous pousse à nous demander si les hommes et femmes politiques sont conscients de la nation, et pas seulement de l'électorat. Mais même en convertissant les citoyens à une vision, le plus difficile reste de dépasser les réticences à faire le premier pas, notamment quand celui-ci est désagréable. C'est particulièrement le cas en période de crise.
Lors des réductions de coûts, les patrons les plus consciencieux s'appliquent le même traitement : Gary Kelly, PDG de Southwest Airlines, gela son salaire pendant cinq ans en même temps que celui de ses pilotes. Un geste symbolique plutôt que pratique, mais un vrai acte de leadership. On ne peut que constater le faible niveau de conscience de cet état de fait en politique. Comment Nicolas Sarkozy pourrait-il ouvrir la voie de la rigueur pour la nation alors qu’une de ses premières mesures a été de s’augmenter de plus de 150 %, et qu’il n’a pas renoncé à cette augmentation à l’occasion des plans de rigueurs successifs ? Quelle crédibilité a François Hollande lorsqu’il propose de limiter le cumul des mandats quand il est lui-même dans ce cas ? Comment François Bayrou a-t-il pu consciemment quitter en Audi un meeting lors duquel il avait martelé l’intérêt d’acheter « Made in France » ?
Si l'on note un échec sur le plan symbolique, l'application des trois postures du management aux hommes et femmes d’état n'est pas plus convaincante. La pédagogie est de plus en plus de mise, favorisée par le travail des communicants et autres « plumes » officielles, qui ont grandement contribué à vulgariser les concepts et mécanismes de l'économie et du gouvernement de la nation en général, mais elle est malheureusement trop souvent biaisée par la caricature. L’exigence est bien présente, puisqu’aucun parti ne laisse passer la moindre erreur de ses adversaires. Envers les citoyens ou habitants du pays également, se focalisant selon les partis sur les immigrés, les chômeurs, les riches, les allocataires au RSA… Cependant, ils semblent oublier que l’exigence n’est acceptable que si elle est avant tout appliquée à soi-même. De la même manière, l’engagement est fort en termes de paroles, et souvent d’actes également. Le candidat Sarkozy avait montré l’exemple en 2007 en déclarant que s’il terminait son mandat avec plus de 5 % de chômeurs, il reconnaîtrait publiquement son échec. Mais l'engagement ne suffit pas seul, encore faut-il être efficace : nous restons en attente d’excuses, ou du moins d’explications. Pour s'engager personnellement, il faut appliquer à soi-même ses décisions ou leurs effets, ou s'impliquer dans le résultat. Il faut aussi tenir promesses.
On ne peut pas s’étonner de voir une défiance grandissante des Français envers la politique. Alors que les prix sont en hausse et que l’instabilité de l’emploi se fait oppressante pour une part grandissante de la population, la déconnexion des politiques de la réalité finit par lasser, quand elle n’agace pas. Que signifient donc les décisions qu’ils ont à prendre, à part des calculs comptables ou de popularité, s'ils n'ont pas à en supporter les effets ? Le leadership, ce n’est pas enchaîner des réformes sans rapport les unes avec les autres, rectifier sans cesse ses propositions, se poser en opposition d’un ou plusieurs candidats, prendre pour modèle un autre pays ou stigmatiser une partie de la population pour rassembler les autres. En ces temps de rigueur, du « travailler plus pour faire gagner la France », il serait temps que les politiques prennent leurs responsabilités de leaders et se posent en véritables rassembleurs montrant l’exemple en marchant en tête sur un chemin qui s’annonce certes tortueux mais au bout duquel on peut apercevoir la lumière.
Nous pouvons même nous risquer à dessiner les fondations d'un vrai leadership politique, qui proposerait une réelle vision, soutenue par un slogan qui ne sonne pas creux. Cet objectif à long terme serait étayé par un plan d'action clair, précis et cohérent, contenant des propositions logiques expliquées de manière pédagogique. L'ensemble serait bien entendu soutenu par un dispositif de communication centré autour d'un site internet détaillant et expliquant les propositions du candidat. Ceci s'inscrirait bien entendu dans un débat d'idées plus que de forme, effectué de manière ouverte et honnête. Si l'on est si loin de ce résultat, somme toute logique, c'est parce que les personnes à l'origine des stratégies de campagne ne pensent pas que cela soit nécessaire. Alors que deux tiers des français estiment avoir affaire à une campagne inintéressante et sont de moins en moins certains de savoir pour qui voter, il serait temps d'y songer à nouveau. Le paysage de la politique a déjà muté, il ne reste plus aux hommes et femmes politiques qu'à suivre.

mardi 28 février 2012

Vers la fin de la dynamique du mensonge en politique

Sans aller jusqu'à regretter l'Honnête Homme du XVIIème siècle, dépassé à bien des égards, on peut se demander si la politique peut pour autant se passer d'honnêteté tout court. Entre péremption de l'information et persistance de l'image, le chemin vers une pensée et une communication transparentes et factuelles semble encore bien long. Même si la subjectivité et l’interprétation restent nécessaires au débat politique.

Raccourcis réducteurs, faits inventés, statistiques manipulées, etc. : la malhonnêteté intellectuelle

Derrière ce que j'appelle « malhonnêteté intellectuelle » se cachent en réalité plusieurs phénomènes, observés dans des situations bien distinctes, volontaires ou non, ou utilisés avec des desseins différents.
Tout d'abord, l'omission est probablement le cas le plus répandu. Il est bien entendu possible d'omettre des détails pour simplifier une description, mais occulter des faits révélateurs est en soit nettement plus malhonnête, comme François Bayrou prétendant avoir choisi de ne pas voter le traité de Lisbonne ou la dénonciation du bilan de François Hollande en Corrèze sans préciser le bilan financier à sa prise de fonction.
Assez proche de l'omission, se trouve le raccourci : un abus de langage assimilant deux notions a priori distinctes, un raisonnement aboutissant sans se préoccuper des étapes intermédiaires, une étude considérée comme scientifique sans en vérifier le protocole, les cas ne manquent pas. On peut bien entendu mentionner Claude Guéant et son raccourci entre « cultures », « religions » et « civilisations », mais aussi François Hollande passant un peu rapidement dans son raisonnement des causes de la crise à la finance comme « principal adversaire ».
On peut également citer la manipulation de statistiques, qui consiste le plus souvent à prendre les seules statistiques « positives » d’un échantillon et à oublier le reste, ou à calculer les statistiques dans un cadre bien précis, évidemment favorable. L’exemple le plus connu est le bilan annuel de la lutte contre l’insécurité en France, présenté chaque année comme positif, et dénoncé immédiatement par les experts qui déplorent son manque de signification.
Une des formes de raccourcis les plus répandues, facilement détectable mais difficilement évitable, est la généralisation, soit le fait de penser connaître – pour parfois juger – une population en se basant sur la connaissance d’un trop faible échantillon. Cela amène à proférer un jugement hâtif qui ne rend compte que d’une partie de la vérité. Nicolas Sarkozy peut ainsi déclarer que les charges des salariés français sont deux fois plus élevées que celles des salariés allemands, grâce à un calcul qui n’est valable que sur une tranche étroite de salaires.
De plus, grâce à l’essor de Twitter notamment, les rumeurs et fausses informations pullulent, dues pour la plupart à la non vérification des sources. On peut aussi recenser l’invention pure et simple de faits, cas extrême mais pourtant courant, comme Marine Le Pen dénonçant la mainmise de la viande Halal en Ile-de-France, ou quelques souvenirs impossibles d’hommes politiques, tels Nicolas Sarkozy se remémorant la chute du Mur de Berlin, ou Hervé Morin évoquant le débarquement en Normandie tel qu’il l’a vécu. On pourrait aussi citer, parmi d’autres, le mensonge pur et simple, ou les promesses en l’air, plus que jamais d’actualité en ces périodes électorales. Ce dernier cas reste cependant plus difficile à jauger, car une promesse non tenue n’était pas forcément pour autant une promesse en l’air : le « Travailler plus pour gagner plus » de Nicolas Sarkozy en 2007 n’a-t-il été qu’un mirage, ou un véritable projet compromis ?

Dire vrai en politique, à quoi bon ?

Les hommes et femmes politiques doivent occuper l’espace médiatique en permanence. Toute mise en retrait pouvant être fatale, comme le montre la difficulté pour Eva Joly de remonter dans les sondages après son absence de plusieurs mois dans les principaux médias. Il se pose donc pour eux une contrainte de temps qui mène le plus souvent à du recyclage d’anciennes interventions ou l’utilisation de chiffres non vérifiés. Cependant, la spécificité de la politique est le parti pris idéologique, qui pourrait bien souvent se définir comme la défense aveugle d’une position. Ne tombons pas pour autant dans le piège de la nostalgie d’un « âge d’or » de la politique : ces manœuvres ne sont pas nouvelles et étaient déjà de mise du temps de la République Romaine tout comme au XXème siècle.
Pour des raisons inconnues, il semblerait que la meilleure manière de défendre une idéologie soit le refus de reconnaître ses erreurs tout comme la moindre crédibilité à ses adversaires, à quelques exceptions près. A cet effet, une utilisation à outrance est faite de tous les « outils » présentés précédemment. La conséquence est une part très importante – quand elle n’est pas majoritaire – d’information inexacte. Le clivage entre les différents partis s’en trouve donc renforcé, et toute tentative de dialogue avorte inévitablement. Les électeurs eux-mêmes se trouvent confortés dans leur choix en s’entendant répéter que les autres partis mentent, ce qui est partiellement vrai, donc facilement justifiable. Pourtant, un peu d’esprit critique suffirait à se rendre compte que son parti préféré est tout aussi inexact que les autres.

Fatalité ou piste d’amélioration ?

La situation n’est pas catastrophique pour autant, car elle est appelée à changer, chaque campagne tirant les leçons de la précédente. On peut par exemple mentionner les meetings des principaux candidats, qui fournissent eux-mêmes les images aux médias afin de répondre à la demande grandissante de visuels et de parole et de maîtriser jusqu’au moindre détail de l’événement. Cette année, deux leçons principales devraient être tirées de la campagne en termes de communication.
La première, c’est le devoir de vérité. Tout écart est désormais épinglé immédiatement, notamment par des sites collaboratifs spécialisés dans le fact-checking, tels que le Véritomètre 2012 d’i-Télé, et le blog Décodeurs du Monde, mais aussi par des journalistes, experts ou simples citoyens, chacun ayant désormais une tribune ouverte dans la presse en ligne. L’information est ensuite relayée rapidement dans les médias et sur les réseaux sociaux. Cette tendance relativement nouvelle a pour résultat de discréditer de plus en plus le discours des principaux candidats, qui sont les plus présents dans les médias et donc les plus sujets à ce genre de faute. L’effet de bord peut ainsi être un gain de crédibilité des plus petits candidats. Cependant, si les cotes des paris font figure d’indicateurs de l’issue de la présidentielle, la considération des classements de fact-checking pourrait bien changer la face de l’élection. Vers un second tour Mélanchon-Hollande ?
La seconde, c’est le besoin de constance. Les tâtonnements et retours sur ses propositions, qui semblent être en particulier la spécialité de François Hollande, vont devenir de plus en plus difficiles à faire passer, quand la persistance de l’image et des mots sur internet se fait plus insistante, et que des initiatives, telles que Voxe.org, essaient de clarifier les positions des candidats. De la même manière, les approximations sur le programme d’un concurrent afin de mieux l’attaquer, apanage de l’UMP notamment, vont très vite perdre de leur crédibilité et se retourner contre leurs auteurs.

Une stratégie de campagne étant longue à mettre en place, la réponse des candidats à ces nouveaux facteurs se fait attendre. Cependant, comme l’adoption de Twitter – inexistant en 2007 – le montre, il ne s’agit que d’une question de temps. Cela va-t-il pour autant changer la face de cette campagne présidentielle ? Malheureusement non, car les hommes et femmes politiques tout comme les citoyens ont une inertie bien trop importante. Mais pour ceux qui ont déjà en tête l’élection de 2017, il s’agit là d’une piste à creuser.

dimanche 19 février 2012

Mais que valent au juste les diplômes ?


La question n'est pas nouvelle, et elle revient même de plus en plus souvent sur le devant de la scène : à quoi sert un diplôme ? Le cas du patron imposteur de l'aéroport de Limoges la soulève de nouveau, de manière insolite : une personne qualifiée pour cet emploi aurait-elle, finalement, fait un boulot aussi "formidable" ?

Diplôme et compétences, deux notions de plus en plus distinctes

Bien sûr, n'allons pas jusqu'à encourager une imposture ou la mythomanie : face à un recruteur, l'honnêteté reste toujours de mise. Cependant, un cas de ce type nous pousse à nous interroger : si une personne sans qualification ni expérience est en mesure de faire l'illusion en comparaison des professionnels ayant occupé ce poste et face à d’autres professionnels, est-ce grâce aux capacités extraordinaires de cet individu ou à la faible valeur des diplômes... voire de l'expérience dans ce cas ?
Du côté des étudiants eux-mêmes, on en trouvera pour nier en bloc l'apport de leur formation, d'autres pour l'encenser, et d'autres encore, qui auront comparé deux modèles - faculté et grande école, par exemple, ou France et étranger - feront la promotion de l'un aux dépends de l'autre. A qui donner raison ? A tous, semblerait-il : une formation n'a finalement que l'intérêt qu'on lui porte, et certains pourront tirer parti d'une formation qui correspond à leur caractère, leurs intérêts ou leurs attentes, tandis que d'autres n'y verront pas le moindre point positif. Pas un n'est à blâmer pour autant : aucune formation n'est adaptée à tout le monde.
Pourtant, le résultat direct sera une très grande disparité entre les élèves dans l'apprentissage, l'assimilation et l'acquisition de compétence. Ainsi, un élève d'une des grandes écoles les plus prestigieuses pourra être diplômé en étant bien moins compétent qu'un autre élève sortant d'une école de bas de tableau dans le même domaine.

Les classements : de plus en plus innovants, mais toujours aussi dépourvus de sens

Les classements d'établissements, quels qu'ils soient, n'ont donc malheureusement qu'un sens très limité. On pourrait imaginer, à l'image de l'indice évolutif mis en place pour les 50 ans de l'OCDE, un classement personnalisable par chaque élève. Le résultat serait encore bien trop biaisé, car ce qui importe vraiment, à savoir la "philosophie" de l'enseignement, n'est pas vraiment mesurable, et l'élève ne saura pas lui-même ce qu'il recherche avant d'avoir testé.
Ces dernières années, les classements des grandes écoles se sont faits de plus en plus nombreux et innovants, en proposant de nouveaux angles d'approche et en bouleversant l'ordre établi. Même si certains sont intéressants, d'autres sont d'un ridicule extrême, comme celui demandant à des lycéens de classer des écoles qu'ils ne connaissent pas. Finalement, l'ensemble ne fait qu'amplifier un peu plus la confusion qui règne autour de ces classements et gêne la bonne compréhension des différences véritables existant entre ces établissements.

Diplômes et compétences vus pas les entreprises

Du point de vue des entreprises, l'équation semble nettement moins complexe que pour les étudiants choisissant un établissement. En effet, grâce au phénomène ancestral qui fait que les meilleurs élèves de classes préparatoires choisiront la meilleure école - en termes de prestige, un classement immuable - qu'ils pourront intégrer, les recruteurs des grandes entreprises peuvent se contenter de cibler les écoles les plus prestigieuses, de faire un écrémage léger en entretien, et ils seront assurés d'obtenir des candidats de très bonne qualité. Ou plus exactement qui auront réussi en deux ou trois ans à maîtriser quasi parfaitement le programme de classes préparatoires.
Il s'agit là d'une double erreur. D'une part, les compétences attendues sont souvent aux antipodes du travail effectué en prépa, ou même du parcours académique en grande école. D'autre part, ils négligent ainsi tous les étudiants qui se seront révélés dans le cursus beaucoup plus "pratique" des grandes écoles, mais sans être dans les établissements les plus prestigieux. Ceci sans mentionner la pratique encore plus réductrice de certains professionnels consistant à recruter uniquement les élèves sortant de leur propre école. Bien entendu, ce principe est des plus contestables, puisque les élèves sortent peut-être du même moule - encore faut-il que celui-ci n'ait pas changé entretemps - mais il faudrait également qu'ils aient bien accepté ce moule, et rien n'est moins sûr. Ces stratégies de recrutement engendrent des campagnes de communication, très importantes en termes de moyens, ciblées sur un très petit nombre d'écoles. À signaler, le cas curieux des grands cabinets de conseil en stratégie, qui testent de manière approfondie les compétences des candidats à travers des épreuves pratiques, mais n'en restent pas moins extrêmement sélectifs sur les écoles cibles.
Il faut cependant préciser les avancées phénoménales effectuées dans ce domaine par certaines entreprises, qui donnent leur chance à tous les candidats, quelle que soit leur origine - fac, grandes écoles... - mais il ne s'agit pas encore du cas le plus répandu. Certaines sociétés misent aussi sur des compétences particulières, telles que celles apprises en association durant la scolarité : c'est le cas par exemple des partenaires des Junior-Entreprises qui favorisent les anciens membres de ces associations dans leur processus de recrutement.

Du prestige hérité à une différentiation assumée

Finalement, tous les diplômes se valent-ils ? Non, car chaque établissement a ses spécificités. Seulement, la principale différence retenue en pratique est la différence de prestige, qui prend son sens dans la mesure où traditionnellement les étudiants de prépa se tourneront vers les écoles les plus renommées. Les véritables différences existant au niveau de la formation reçue sont ainsi totalement marginalisées, alors que quatre écoles d’ingénieurs généralistes de haut de tableau telles que Polytechnique, les Mines, Centrale et les Ponts sont chacune très différente des autres en termes de cursus proposé.
Quelle solution à cette situation ? Tout d'abord, que les écoles continuent sur leur lancée, ayant pour la plupart déjà pris conscience du fait que leur prestige ne leur garantira pas indéfiniment leur place. Pour cela, il faudra qu'elles mettent de plus en plus l'accent sur leurs facteurs différenciant, en cessant de prétendre comme elles le font actuellement qu'elles sont les meilleures dans tous les domaines et sous tous les aspects. Enfin, il faudra que les étudiants tout comme les entreprises réussissent à s'adapter à ce nouveau modèle, en sélectionnant les écoles selon des critères plus personnels, et non plus selon un classement sans âge. Le modèle s’orientant de plus en plus vers une sélection des diplômés plutôt que des diplômes, les étudiants vont devoir suivre une stratégie de différentiation pour faire face au nombre grandissant des concurrents potentiels, ceci grâce à leur parcours personnels, leurs choix académiques, leur investissement dans les associations scolaires, leurs engagements extra-scolaires et leurs choix professionnels, tels que les stages, césures et autres VIE. La route semble encore longue pour tous ces acteurs de la formation et l’insertion professionnelle, mais il s'agira pourtant très bientôt d'une condition de survie, tant la perception des écoles change rapidement.

mardi 7 février 2012

Peut-on s'unir sans fusionner ?

Synergies, économies d’échelle, complémentarité, différentiation… Les raisons de s’unir, que ce soit à l’échelle d’associations, d’établissements ou même d’états sont multiples. Cependant, même si ces rapprochements sont simples et profitables à tous sur le papier, la mise en œuvre n’est pas pour autant évidente, et de nombreux projets ambitieux battent de l’aile, ou ont échoué pour certains.

Derrière une union, une vision

Précédent et guidant chaque rassemblement, il y a une vision : Gandhi mena les indiens dans une marche du sel pour l’indépendance de l’Inde, Hassan II mobilisa le peuple marocain lors de la marche verte pour récupérer le Sahara occidental…
Du côté des organisations également, les premiers fondements de l’Union Européenne se sont posés vers 1950 quand quelques nations européennes, sous l’impulsion de l’Allemagne, de la France et du Royaume-Uni, ont vu l’opportunité de s’associer afin de simplifier et de sécuriser les échanges de charbon et d’acier. Récemment, l’Union Européenne s’est dirigée vers un rassemblement tout autant économique que politique ou judiciaire pour suivre un but commun d’unité européenne sur le plan international tout comme dans des aspects de politique intérieure de plus en plus nombreux.
Concernant l’enseignement supérieur, on peut également commenter le cas de ParisTech, association de 12 Grandes Écoles visant à créer un établissement qui puisse rivaliser en taille, en domaines de compétences, en excellence et en réputation avec les plus grandes universités mondiales.

De la coopération aux réalisations

Ces visions et ces ambitions affichées se transformèrent au fil du temps en actes, qui donnèrent lieux à des résultats concrets. L’Union Européenne parvint notamment à créer l’Euro et l’espace Schengen, et à augmenter fortement le nombre de pays membres en intégrant de petits acteurs à la motivation dépassant même celle de certains des acteurs les plus anciens et influents de l’Union.
ParisTech, de son côté, réussit à acquérir une réputation internationale : là où les noms des Grandes Écoles françaises sont toujours autant inconnus, la mention de ParisTech est en revanche significative, en Chine comme aux États-Unis, par exemple. Par ailleurs, les passerelles se sont multipliées entre les écoles, permettant aux élèves de croiser les cursus, ou simplement  d’assister aux cours d’autres établissements.

Les bâtons dans les roues

Cependant, cette progression semble être irrémédiablement freinée à partir d’un certain stade d'avancée, les écueils étant en effet nombreux. Des différences idéologiques, ou simplement de conception du but de l’organisation peuvent notamment exister. Dans l’Union Européenne, par exemple, il faut non seulement compter avec les gouvernements de tous bords des différents pays membres... mais ceux-ci changent de plus régulièrement, et chaque nation a une vision particulière de l’Union, en phase avec sa culture et ses acquis sociaux : une Europe sociale, monétaire, économique, politique, judiciaire, policière, militaire… De la même manière, plusieurs visions s’opposent au sein de ParisTech, d’une association d’écoles cherchant des synergies, à une université de classe internationale bâtie autour de l’École Polytechnique, en passant par une université construite par la fusion des écoles membres, qui aurait pu être amorcée par la fusion de l’École des Mines et de l’École des Ponts, avortée en 2004. La confrontation de ces visions concurrentes est bien entendu alimentée par la bataille des égos des membres, qui peuvent parfois être gargantuesques comme dans le cas des écoles membres de ParisTech, toutes parmi les meilleures dans leur domaine de compétence, et souhaitant avant tout protéger leur identité et leur diplôme.
Face à ces divergences au sujet de la conception que chacun a de l’objet même du rassemblement, même si un consensus peut souvent être trouvé, certains électrons libres s’opposeront invariablement aux projets, ou se désolidariseront de toute initiative. On peut notamment citer le cas du Royaume-Uni en Europe, qui a refusé l’Euro, l’espace Schengen, et plus récemment le pacte de discipline budgétaire.
La liste est ici loin d’être exhaustive, mais on peut aussi citer parmi les obstacles sur la route de la coopération l’inertie créée par les rassemblements, qui, s’ils ne sont pas dotés d’instances dirigeantes dédiées, dotées d’un pouvoir de décision suffisant, peuvent très rapidement sombrer dans l’immobilisme – comme les nombreux « sommets de la dernière chance » pour l’Europe en 2011 l'attestent. Par ailleurs, étant donné que les avantages théoriques du rassemblement sont nombreux, il est logique que les membres se lancent simultanément dans plusieurs organisations, comme au sein de ParisTech où l’École des Ponts s’investit également au sein de Paris Est, et Télécom avec l’Institut Télécom.

Vers un échec programmé ?

Les rassemblements de cette nature sont-ils pour autant voués à l’échec ? Afin d’analyser les mécanismes à l’œuvre, je vais utiliser l’exemple de Juniors ParisTech, spin-off de ParisTech au niveau des Junior-Entreprises. Cet exemple est bien entendu ridicule en termes d’échelle comparé aux deux précédents, mais il a l’avantage de m’être bien plus familier, et l'on y retrouve les mêmes leviers.
Tout d’abord, un rassemblement tel que nous l'avons abordé n’est possible qu’à la condition d’engager les membres : à partir de la vision commune définie, il est nécessaire de convaincre un à un les membres potentiels afin de leur permettre de se retrouver dans cette aventure commune. Cependant, l’enthousiasme qui en résulte est totalement inutile s’il n’est pas canalisé et concentré sur des objectifs et un plan d’action précis. Dans le cas de l’UE et de ParisTech, ce stade a été dépassé avec succès. Malgré cela, la motivation des membres doit être entretenue durant la marche des opérations, ce que ParisTech a partiellement échoué à faire.
Une fois cette première étape franchie, même si les membres de l'organisation font preuve de bonne volonté et agissent dans le cadre d'une stratégie commune avec des processus bien définis, l'écueil de l'inertie est très difficile à éviter, même lorsque les membres sont une poignée d'associations de taille modeste et que l'équipe dirigeante est à la fois motivée est engagée : toute action nécessitant la participation d'un ou plusieurs des membres sera quasi-automatiquement retardée. Ensuite, même si la question de la préservation de l'identité des membres et de la construction d'une identité commune a été abordée, la cohabitation de ces deux notions pour chacun des membres est difficile à gérer, et la coordination au niveau de la fédération est encore plus ardue - chacun privilégiant bien entendu sa propre identité, plus simple à comprendre et à gérer au quotidien.
Enfin, même si la coopération semble acquise malgré cette légère schizophrénie identitaire, on se heurte très rapidement aux différences d'interprétation des principes du groupement, même s'ils semblaient clairs et simples initialement, le clivage étant, pour simplifier, une répartition des membres entre les deux extrêmes "le regroupement n'a qu'une fonction support" et "le regroupement doit être fusionnel".
La conclusion que j'ai tirée de cette expérience, c'est que la meilleure chance de succès pour un regroupement de ce type est de se positionner dans une de ces deux conditions extrêmes, c'est-à-dire une simple fonction support, ou un rassemblement ayant pour objectif une fusion à moyen terme. Toute position intermédiaire, forcément plus difficile à définir, sera sujette à des interprétations divergentes et risquera d'entraîner une lutte de pouvoir pour se rapprocher d'un de ces deux extrêmes. Dans tous les cas, le positionnement doit être clair pour tous les membres, qui doivent y adhérer sans la moindre condition.

Quel avenir ?

Par conséquent, quel avenir pour l'Union Européenne ? Je n'ai pas la prétention de l'entrevoir mieux que les nombreux analystes s'étant déjà penché sur le sujet. La lutte de pouvoir pour déterminer l'orientation de l'Union en ce temps de crise n'aura cependant échappé à personne, et parmi les différents scénarios envisagés, il est aisé d'identifier les deux scénarios extrêmes : d'une part l'explosion de la zone euro, qui ébranlerait sérieusement les fondations de l'Union, d'autre part la constitution d'une union politique, débouchant éventuellement vers de véritables  États-Unis d'Europe. Bien entendu, la grande inconnue reste encore la direction qui sera prise, qui dépendra en partie de nombreux facteurs extérieurs.
Pour ParisTech, malgré des débuts très prometteurs et des résultats encore très encourageants, les signaux semblent être au rouge, comme l'illustre la récente décision à la dernière minute de l' École des Mines de ne pas rejoindre le plateau de Saclay comme cela était prévu.
Même si le rassemblement reste en théorie très attractif, encore faut-il passer l'examen pratique.