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mardi 23 avril 2013

Les Junior-Entreprise expliquées de J à E

En conclusion de mon cycle d’introduction à l’entrepreneuriat étudiant pour La Ruche Wizbii, voici le quatrième et dernier article, à propos de l’expérience en Junior-Entreprise, faisant suite aux stages en start-up, à l’investissement associatif en général et à la manière de valoriser cette expérience.


Les Junior-Entreprises

Inutile de présenter les Junior-Entreprises… Quoique. J’irai vite tout de même sur la présentation générale : les Junior-Entreprises sont des associations étudiantes, en Grandes Ecoles et Universités, proposant aux entreprises de faire réaliser des missions par des élèves de l’établissement à des tarifs attractif, à condition qu’elles répondent à des exigences pédagogiques et présentent une vraie valeur ajoutée. Pas de petits boulots, donc, mais de véritables missions de conseil dans les domaines de compétence de l’établissement. Pour plus d’informations, vous pouvez consulter le site de la très dynamique Confédération Nationale des Junior-Entreprises (CNJE).
Il existe ainsi deux groupes d’étudiants différents essentiels à la bonne marche de ces associations : les administrateurs, c’est-à-dire les bénévoles chargés de faire tourner l’association, et les réalisateurs, c’est-à-dire les étudiants de l’établissement qui effectuent les missions pour les clients contre rémunération. Si j’incite tous les étudiants à répondre aux appels à candidature lancés par leur Junior-Entreprise, pour ainsi appliquer les compétences acquises en cours tout en se faisant un peu d’argent de poche, je vais surtout développer ici le rôle des administrateurs, beaucoup plus enrichissant humainement.

Les relations avec les entreprises

Un des nombreux avantages d’une start-up pour moi, c’est que toute l’équipe est en contact plus ou moins direct avec les clients, et qu’on ne perd donc jamais cet aspect de vue. Ceci est d’autant plus vrai pour une Junior-Entreprise. Et le grand avantage des J.E., c’est que ces clients sont des entreprises, c’est-à-dire les potentiels futurs employeurs des administrateurs. Pour peu que l’équipe s’organise correctement, chaque membre de l’équipe peut ainsi démarcher, conduire des rendez- vous clients et superviser des missions pour le compte d’entreprises qui l’intéressent particulièrement. Il va de soi que prendre de l’avance dans la découverte et les relations avec ces entreprises est un plus non négligeable au moment de la recherche de stage ou d’emploi – ou tout simplement pour se rendre compte qu’une voie est faite ou pas pour soi.

L’organisation du travail

Cela ne surprendra personne si je dis que les études ne sont pas forcément le meilleur endroit pour apprendre à s’organiser dans son travail, étant donné que beaucoup d’étudiants apprennent surtout à réviser un examen ou terminer un projet le jour précédant l’échéance. Autant dire que c’est le genre d’erreur que l’on fait éventuellement la première fois en Junior-Entreprise, mais pas la deuxième. Le fait de devoir rendre des comptes à des professionnels qui ont des exigences élevées parce qu’ils paient pour vos services est un bon stimulant, carotte ou bâton selon les situations. On développe ainsi un véritable sens des responsabilités, même si l’on est encore relativement loin du fonctionnement « PNL »  en entreprise. Le travail en J.E. est également souvent l’occasion d’une course au chiffre d’affaires – on peut objecter que c’est une vision très matérialiste des choses, ce qui n’est pas faux, mais il est en pratique principalement reversé en tant qu’argent de poche pour les réalisateurs d’études. Pour l’équipe d’administrateurs, en revanche, ce chiffre d’affaires est tout autant un objectif (faire mieux que l’équipe précédente ou la J.E. d’à côté) qu’une donnée exploitable par la suite : dire que l’équipe a réalisé un chiffre d’affaires de 85 000 € représentant une augmentation de 40 % par rapport à l’année précédente donne tout de suite une dimension plus concrète et mesurable à cet engagement associatif. A côté de cet indicateur, le classement des 30 meilleurs J.E., le prix d’excellence et les labels décernés par la CNJE peuvent représenter d’autres objectifs honorifiques, et tout autant de distinctions à faire valoir dans un CV.

Et bien plus

Au-delà de cet aspect, l’expérience en J.E. apporte d’autres notions pour le moins utiles dans toute future vie professionnelle. Tout d’abord, un sens de la hiérarchie et des procédures – qu’on a du mal à appréhender à ses débuts, j’y reviendrai très prochainement – qu’il est important d’acquérir pour savoir tout autant les respecter que ne pas s’y laisser enfermer. Mais surtout, les équipes apprendront à se répartir efficacement les tâches de manière à ne pas laisser une poignée de personnes tout faire, ou à l’inverse diluer totalement les tâches et au final ne rien faire efficacement. Pour être tout à fait honnête, la grande majorité des équipes échouera au moins partiellement en la matière, et c’est une très bonne chose : si on oublie systématiquement de chercher à comprendre le pourquoi de nos succès, on se prête bien plus souvent à l’exercice pour analyser nos échecs, et c’est comme cela que l’on apprend.
Les Junior-Entreprises ont également une dimension entrepreneuriale indiscutable : leur fonctionnement est finalement assez proche de celui d’une TPE , où chacun touche un peu à tout. C’est ainsi l’occasion de goûter aux ressources humaines, à la gestion d’équipes et de projets, au cadre légal… et à l’aspect administratif, pénible mais indispensable à maîtriser. Mais le succès du modèle entraîne également une compétition accrue entre les J.E., ce qui pousse les Junior-Entrepreneurs à innover, proposer de nouvelles offres ou les présenter autrement, revoir complètement leur organisation… Autant dire qu’il s’agit d’un défi tout aussi passionnant qu’il est ardu !

Conclusion

Je ne peux que t’encourage à rejoindre une Junior-Entreprise, ou du moins à te renseigner auprès de l’équipe de ton établissement. S’il n’en existe pas, demande à la CNJE, qui se fera une joie de t’aider à la créer ! Bref, pour reprendre la traditionnelle conclusion de mes articles : ose.
Et je conclurai par une simple mise en garde : la Junior-Entreprise pourrait assez rapidement te donner le virus de l’entrepreneuriat… (c’est ce que ça a fait pour moi)

lundi 8 avril 2013

L’association étudiante : passage obligé ?

Avant de commencer à écrire plus spécifiquement sur l'entrepreneuriat, et mon expérience à Startup from Scratch, voici le deuxième article d'introduction concernant les formes « d’entrepreneuriat étudiant ». Le premier concernait les stages en start-up, celui-ci l'investissement dans les associations étudiantes, et le troisième et dernier traitera plus spécifiquement des Junior-Entreprises.

Pourquoi s'investir dans les associations en école ? La question est on ne peut plus classique, je vais donc essayer d’aller droit au but en séparant les 3 raisons qui peuvent donner envie de s'investir dans une association, avec quelques exemples, afin que chacun y trouve son compte et puisse exploiter cette formidable expérience au mieux. Car même si tout le monde n’est pas fait pour l’entrepreneuriat, tout étudiant devrait tout de même s’investir dans au moins une association.

L'association pour se faire plaisir

Par « se faire plaisir », je vois au sens large, et j’inclus tout autant les personnes qui organisent les soirées de l’école parce qu’elles trouvent ça cool que celles qui mettent en place des actions humanitaires parce que c’est une chose à laquelle elles croient. En la matière, il n’y a pas de raison meilleure qu’une autre, et les étudiants choisissent ainsi une association parce qu’ils en ont envie. C’est beau, et c’est déjà une très bonne chose !
Pour cela, rien de plus simple : il suffit de connaître tes centres d’intérêt, les personnes avec qui tu veux être et la manière dont tu veux travailler, et il ne te reste plus qu’à faire un choix ! Rien parmi l’existant ne te satisfait ? A toi de créer ton club ou ton association !

L'association pour apprendre

Laissons de côté les personnes qui souhaitent apprendre à mixer, à photographier ou à jouer au poker : elles en ont tout à fait le droit, et c’est tout à leur honneur, mais je les classe plutôt dans la première catégorie. Je parle ici d’un apprentissage à dimension plus professionnelle – puisqu’après tout, c’est dans ce domaine-là que je prodigue mes modestes conseils.
Tout l’enjeu, évidemment, est donc de savoir quoi apprendre. Et dans cette optique, la première chose à faire est probablement d’apprendre à trouver sa voie : difficile pour beaucoup d’étudiants de savoir quelle orientation professionnelle ils vont finalement choisir (j’étais dans cette situation encore très récemment). Bien sûr, je ne peux que recommander d’en discuter avec les élèves plus vieux, les anciens, les profs… mais ce n’est pas le sujet de l’article. Ce que je peux conseiller ici, c’est plutôt d’utiliser les associations pour explorer les possibilités. Pour s’initier à la gestion de projet ou d’équipe, toute association peut faire l’affaire, à condition de s’y impliquer suffisamment. Pour explorer des pistes plus techniques, il existe souvent des clubs informatique ou robotique dans les écoles, par exemple. Et, surtout, il existe toujours la possibilité de créer toi-même ta voie ! Tu es intéressé par l’entrepreneuriat et il n’y a rien dans ton école ? Crée un club entrepreneurs[1] ! Tu es intéressé par un domaine en particulier ? Crée un club de personnes intéressées par ce sujet, c’est un excellent prétexte pour échanger des news, inviter des intervenants et visiter des entreprises ! Tu l’auras compris, en un mot : ose, tu seras toujours gagnant.
Si tu as la chance de déjà connaître ta voie, la tâche est encore plus simple pour toi, puisque tu n’as qu’à identifier les compétences et connaissances qu’il te faut acquérir pour prendre une longueur d’avance sur la concurrence, dans un contexte toujours plus compétitif pour les jeunes diplômés. Si tu as du mal à identifier ce que tu as à apprendre, n’hésite pas à contacter les anciens de ton école qui travaillent dans le domaine qui t’intéresse : ils sont la plupart du temps ravis d’aider, mais n’en ont pas l’occasion puisque personne n’ose les contacter. Et si une fois que tu as identifié ces compétences, tu ne sais pas où les développer, demande aux membres actuels des associations. Oui, désolé d’insister, mais oser aller voir les personnes, c’est essentiel : je suis chaque jour étonné de la puissance que le réseau peut avoir, simplement en prenant le temps de parler à des personnes diverses et variées – j’aurai probablement l’occasion d’en parler une prochaine fois. Etre timide n’est pas une excuse, au contraire ! (je l’étais, je le suis moins, on peut en guérir ;) )

L'association pour être recruté

Est-il nécessaire de rappeler que l'investissement dans les associations étudiantes est largement valorisable sur un CV et en entretien d'embauche ? Avoir eu quelques responsabilités au Bureau des Élèves, à la Junior-Entreprise ou dans une autre association gérant des projets d'envergure apporte toujours un plus à un parcours. Et même les associations plus modestes donnent un coup de pouce non négligeable. Si si. La première raison pour cela se trouve dans la partie précédente : on apprend beaucoup en association. Mais comment valoriser vraiment cette expérience ? Trois points sont essentiels :

1. Inclure cette expérience dans un ensemble cohérent

Ceci est vrai de manière générale : ton cursus doit former un ensemble cohérent, avec des transitions logiques et justifiées. Evidemment, tout le monde tâtonne, essaie des pistes puis les abandonne, trouve sa voie, en trouve une autre... C'est normal, et les recruteurs le savent. Mais il n'est jamais rassurant d'être face à une personne instable : et si le candidat face à moi changeait de nouveau d'avis et quittait son job/stage au bout de deux mois ? C'est donc à toi de trouver une "histoire" à raconter qui explique ton parcours - on appelle ça du storytelling, c'est très important en marketing, et rechercher un job, c'est faire de l'auto-marketing. Bien sûr, si tu es passé(e) de la chimie à l'architecture via le grec ancien, mieux vaut être direct(e) et dire que tu t'étais trompé(e) de voie, ça vaudra mieux que d'établir une histoire bancale.
A titre d'exemple, voici l'histoire que je racontais aux recruteurs (maintenant, j’ai le privilège d'écouter les histoires des autres). Elle n'est pas parfaite, loin de là, mais c'est un premier exemple :
« En arrivant à l'Ecole des Ponts, j’étais attiré par la Junior-Entreprise, qui était pour moi un premier pas vers le monde de l'entreprise. J’ai ainsi découvert la gestion de projets, le management, la stratégie et l’entrepreneuriat, tout en multipliant les expériences associatives ambitieuses. J’ai prolongé cette expérience au cours de deux stages de césure de six mois dans le conseil en stratégie et management, au sein de petites structures. En troisième année, le MBA des Ponts que j’ai eu l’opportunité d’effectuer s’est imposé comme une évidence pour approfondir mes connaissances sur les sujets qui me passionnent. Continuant dans cette voie, je cherche maintenant un premier emploi dans le conseil en stratégie, qui me permettra de rapidement obtenir des responsabilités et dans lequel j’ai la certitude que mon esprit entrepreneurial pourra se développer en me donnant l’opportunité d’exprimer et d’exploiter mes idées. »
Je ne parle pas, par exemple, du département Génie Industriel que j’ai choisi au Ponts, non pas parce qu’il ne cadre pas, étant donné que deux grands axes de formation de ce département sont le business et l’innovation, mais parce que c’est n’est pas forcément une « photo » que je veux mettre en valeur dans mon album : il me faudrait alors expliquer pourquoi l’industrie a disparu de mon cursus  depuis. Le moment clé de ton histoire est évidemment la fin : tu dois présenter comme logique le fait que tu te trouves devant ce recruteur pour demander ce poste en particulier. L’expérience associative peut beaucoup t’aider en cela, en apportant un lien qui pourrait ne pas être évident par ailleurs.

2. Mettre en valeur les apprentissages et les réalisations

L’intérêt des associations est certain, oui, mais il ne faut pas croire que c’est une expérience qui parle d’elle-même : par nature, les travaux réalisés dans les associations sont très variées, et les contributions des différents membres variables. L’objectif est donc de mettre en valeur ce que tu y as fait, ce que tu y as appris et de donner quelques indicateurs qui pourront ancrer tes affirmations dans un cadre plus concret.
Concernant ce que tu y as fait tout d’abord, rien de très difficile, il s’agit simplement de mettre en valeur les actions les plus marquantes : l’établissement d’un partenariat, l’animation d’un groupe de travail, la gestion d’un projet, etc. Il ne faut pas croire que tout le monde sait ce que fait une association donnée ou un poste en particulier : c’est très variable d’une association à l’autre.
A propos de ce que tu as appris, c’est exactement la même chose : ne prends rien pour acquis, et détaille les principaux apprentissages que tu as faits et les compétences que tu as acquises, de préférence en lien avec l’activité que tu souhaites exercer. Des exemples parmi d’autres : gestion de projets, vente, marketing, etc.

3. Ne pas s'emballer (et ne rien inventer)

Je m’adresse ici en particulier aux personnes qui (comme moi) ont eu la fâcheuse tendance d’être hyperactives en associations : c’est évidemment très bien, et nous pouvons en être fiers. En revanche, lorsque tu te présentes à un recruteur, il faut éviter de prendre les associations comme unique référence pour ton expérience : tu dois montrer qu’il y a aussi autre chose dans la vie pour toi et que tu as d’autres qualités que celles que tu as acquises en association ! Lors d’un entretien, une consultante m’avait notamment fait remarquer que j’occultais totalement mes autres expériences au profit de quelques associations. Bien qu’elle m’ait sorti cela à côté d’un argument totalement fallacieux[2], elle avait tout à fait raison sur le fond : ne fais pas la même erreur !
En revanche, j’entends aussi qu’il ne faut pas en rajouter, ou s’inventer des réalisations fictives. Les informations présentées, bien qu’évidemment tournées à ton avantage, doivent rester basées sur des faits. Ne. Mens. Jamais. Un petit exemple, si cela peut t’en dissuader : il y a quelques années, un étudiant, à l’occasion d’un entretien à Londres, s’était improvisé président d’une association étudiante prestigieuse – aucun risque a priori, puisque son entretien n’était même pas en France. Quelle chance y avait-il pour que le véritable président passe ce même entretien peu après ? Et pourtant… Et même s’il n’avait pas été découvert à l’entretien, cette faute est un motif de licenciement immédiat sans aucune indemnité si elle est découverte après l’embauche. Une chose cruciale que j’ai apprise, c’est que le monde est très, très, très petit. Alors tiens-t-en à la vérité, c’est toujours la position la plus défendable ! (et accessoirement la plus éthique)

Conclusion

Cette conclusion est probablement inutile, puisque je te sens bouillir depuis quelques minutes déjà avec cette remarque : en réalité, les motivations d’un investissement en association sont quasiment toujours une combinaison de ces trois raisons, dans des proportions variables selon les personnes. Quels sont tes objectifs, que veux-tu faire de ta scolarité, à quel prix ? Ce sont les questions à te poser dès maintenant, même si tu connais déjà la première partie de la réponse : une association est un passage obligé. Bon courage !


[1] Et si tu ne sais pas par où commencer, fais-moi signe
[2] Elle m’a dit que j’étais ridicule à m’accrocher uniquement à mon expérience associative, aussi bonne soit-elle, puisque c’est finalement très commun, et que tous les associés du cabinet ont d’ailleurs fait partie d’associations étudiantes durant leur scolarité. Etant donné que tous les étudiants ne s’impliquent pas dans des associations, on pourrait raisonnablement penser qu’il y a au contraire une corrélation positive entre l’engagement dans les associations étudiantes et le fait de devenir associé, ce qui va à l’encontre de son propos.

dimanche 19 février 2012

Mais que valent au juste les diplômes ?


La question n'est pas nouvelle, et elle revient même de plus en plus souvent sur le devant de la scène : à quoi sert un diplôme ? Le cas du patron imposteur de l'aéroport de Limoges la soulève de nouveau, de manière insolite : une personne qualifiée pour cet emploi aurait-elle, finalement, fait un boulot aussi "formidable" ?

Diplôme et compétences, deux notions de plus en plus distinctes

Bien sûr, n'allons pas jusqu'à encourager une imposture ou la mythomanie : face à un recruteur, l'honnêteté reste toujours de mise. Cependant, un cas de ce type nous pousse à nous interroger : si une personne sans qualification ni expérience est en mesure de faire l'illusion en comparaison des professionnels ayant occupé ce poste et face à d’autres professionnels, est-ce grâce aux capacités extraordinaires de cet individu ou à la faible valeur des diplômes... voire de l'expérience dans ce cas ?
Du côté des étudiants eux-mêmes, on en trouvera pour nier en bloc l'apport de leur formation, d'autres pour l'encenser, et d'autres encore, qui auront comparé deux modèles - faculté et grande école, par exemple, ou France et étranger - feront la promotion de l'un aux dépends de l'autre. A qui donner raison ? A tous, semblerait-il : une formation n'a finalement que l'intérêt qu'on lui porte, et certains pourront tirer parti d'une formation qui correspond à leur caractère, leurs intérêts ou leurs attentes, tandis que d'autres n'y verront pas le moindre point positif. Pas un n'est à blâmer pour autant : aucune formation n'est adaptée à tout le monde.
Pourtant, le résultat direct sera une très grande disparité entre les élèves dans l'apprentissage, l'assimilation et l'acquisition de compétence. Ainsi, un élève d'une des grandes écoles les plus prestigieuses pourra être diplômé en étant bien moins compétent qu'un autre élève sortant d'une école de bas de tableau dans le même domaine.

Les classements : de plus en plus innovants, mais toujours aussi dépourvus de sens

Les classements d'établissements, quels qu'ils soient, n'ont donc malheureusement qu'un sens très limité. On pourrait imaginer, à l'image de l'indice évolutif mis en place pour les 50 ans de l'OCDE, un classement personnalisable par chaque élève. Le résultat serait encore bien trop biaisé, car ce qui importe vraiment, à savoir la "philosophie" de l'enseignement, n'est pas vraiment mesurable, et l'élève ne saura pas lui-même ce qu'il recherche avant d'avoir testé.
Ces dernières années, les classements des grandes écoles se sont faits de plus en plus nombreux et innovants, en proposant de nouveaux angles d'approche et en bouleversant l'ordre établi. Même si certains sont intéressants, d'autres sont d'un ridicule extrême, comme celui demandant à des lycéens de classer des écoles qu'ils ne connaissent pas. Finalement, l'ensemble ne fait qu'amplifier un peu plus la confusion qui règne autour de ces classements et gêne la bonne compréhension des différences véritables existant entre ces établissements.

Diplômes et compétences vus pas les entreprises

Du point de vue des entreprises, l'équation semble nettement moins complexe que pour les étudiants choisissant un établissement. En effet, grâce au phénomène ancestral qui fait que les meilleurs élèves de classes préparatoires choisiront la meilleure école - en termes de prestige, un classement immuable - qu'ils pourront intégrer, les recruteurs des grandes entreprises peuvent se contenter de cibler les écoles les plus prestigieuses, de faire un écrémage léger en entretien, et ils seront assurés d'obtenir des candidats de très bonne qualité. Ou plus exactement qui auront réussi en deux ou trois ans à maîtriser quasi parfaitement le programme de classes préparatoires.
Il s'agit là d'une double erreur. D'une part, les compétences attendues sont souvent aux antipodes du travail effectué en prépa, ou même du parcours académique en grande école. D'autre part, ils négligent ainsi tous les étudiants qui se seront révélés dans le cursus beaucoup plus "pratique" des grandes écoles, mais sans être dans les établissements les plus prestigieux. Ceci sans mentionner la pratique encore plus réductrice de certains professionnels consistant à recruter uniquement les élèves sortant de leur propre école. Bien entendu, ce principe est des plus contestables, puisque les élèves sortent peut-être du même moule - encore faut-il que celui-ci n'ait pas changé entretemps - mais il faudrait également qu'ils aient bien accepté ce moule, et rien n'est moins sûr. Ces stratégies de recrutement engendrent des campagnes de communication, très importantes en termes de moyens, ciblées sur un très petit nombre d'écoles. À signaler, le cas curieux des grands cabinets de conseil en stratégie, qui testent de manière approfondie les compétences des candidats à travers des épreuves pratiques, mais n'en restent pas moins extrêmement sélectifs sur les écoles cibles.
Il faut cependant préciser les avancées phénoménales effectuées dans ce domaine par certaines entreprises, qui donnent leur chance à tous les candidats, quelle que soit leur origine - fac, grandes écoles... - mais il ne s'agit pas encore du cas le plus répandu. Certaines sociétés misent aussi sur des compétences particulières, telles que celles apprises en association durant la scolarité : c'est le cas par exemple des partenaires des Junior-Entreprises qui favorisent les anciens membres de ces associations dans leur processus de recrutement.

Du prestige hérité à une différentiation assumée

Finalement, tous les diplômes se valent-ils ? Non, car chaque établissement a ses spécificités. Seulement, la principale différence retenue en pratique est la différence de prestige, qui prend son sens dans la mesure où traditionnellement les étudiants de prépa se tourneront vers les écoles les plus renommées. Les véritables différences existant au niveau de la formation reçue sont ainsi totalement marginalisées, alors que quatre écoles d’ingénieurs généralistes de haut de tableau telles que Polytechnique, les Mines, Centrale et les Ponts sont chacune très différente des autres en termes de cursus proposé.
Quelle solution à cette situation ? Tout d'abord, que les écoles continuent sur leur lancée, ayant pour la plupart déjà pris conscience du fait que leur prestige ne leur garantira pas indéfiniment leur place. Pour cela, il faudra qu'elles mettent de plus en plus l'accent sur leurs facteurs différenciant, en cessant de prétendre comme elles le font actuellement qu'elles sont les meilleures dans tous les domaines et sous tous les aspects. Enfin, il faudra que les étudiants tout comme les entreprises réussissent à s'adapter à ce nouveau modèle, en sélectionnant les écoles selon des critères plus personnels, et non plus selon un classement sans âge. Le modèle s’orientant de plus en plus vers une sélection des diplômés plutôt que des diplômes, les étudiants vont devoir suivre une stratégie de différentiation pour faire face au nombre grandissant des concurrents potentiels, ceci grâce à leur parcours personnels, leurs choix académiques, leur investissement dans les associations scolaires, leurs engagements extra-scolaires et leurs choix professionnels, tels que les stages, césures et autres VIE. La route semble encore longue pour tous ces acteurs de la formation et l’insertion professionnelle, mais il s'agira pourtant très bientôt d'une condition de survie, tant la perception des écoles change rapidement.

mardi 31 mai 2011

Les Grandes Écoles d’Ingénieurs dans la Tourmente


Je commence mes publications avec un article que j'ai écrit pour le site du Nouvel Ingénieur, une association dont je fais partie, et dont j'aurai l'occasion de reparler plus en détails très prochainement.

Je précise que cet article n'a pas de caractère politique, mais traite d'un problème de société qui dépasse largement les clivages gauche/droite.




Il faut supprimer les Grandes Écoles d’Ingénieurs. Voici la rengaine que l’on entend un peu trop en ce moment. Mais avant de crier à l’acharnement politique et médiatique, peut-être pouvons-nous prendre du recul par rapport à cette polémique actuelle, et chercher à en comprendre les raisons.


Depuis quelques mois, les articles dans la presse papier ou électronique se multiplient pour dénoncer les Grandes Écoles d’Ingénieurs, dinosaures qui auraient oublié de disparaître. Le Point, par exemple, répondait en janvier 2011 par l’affirmative à la question « Nos écoles d’ingénieurs sont-elles nulles ? », malgré plusieurs contradictions dans l’argumentaire. En réalité, ce regain d’intérêt soudain pour les Grandes Écoles fait suite aux récentes sorties des directeurs des universités françaises les plus prestigieuses (Sciences Po, Dauphine…), qui réclament leur droit à être reconnues comme formant l’élite, ainsi qu’à la remise en cause par leurs diplômés eux-mêmes de certains aspects de la formation délivrée dans les Grandes Écoles, en particulier dans les rapports publiés par l’Institut Montaigne ou l’ISAE Executive Club. Plus radical, le Mouvement des Jeunes Socialistes avait proposé début avril de fusionner Grandes Écoles et universités dans ses huit propositions. Le projet socialiste pour la présidentielle de 2012 opte pour une option plus mesurée, à savoir le rapprochement entre Grandes Écoles et universités. Début mai, Eva Joly proposait la suppression des Grandes Écoles dans son programme pour la présidentielle. Si les propositions de ce genre commencent seulement à apparaître, le débat n’est pas pour autant nouveau, puisque Valérie Pécresse, ministre de l’enseignement supérieur, déclarait en octobre 2009 : « L’ascenseur social est bloqué, justement parce que nous ne savons pas faire évoluer nos concours, notamment ceux des grandes écoles », qui pourraient « se pench[er] sur le problème de la reproduction sociale qui est la leur ».


Qu’est-il exactement reproché aux Grandes Écoles ? Il serait un peu trop ambitieux de prétendre reprendre l’intégralité d’un vaste débat dans un simple article. Nous pouvons cependant passer en revue les principaux chefs d’accusation.


En premier lieu, l’inégalité est le principal travers des Grandes Écoles à être pointé du doigt par leurs détracteurs, qui pensent que seuls les enfants issus de familles riches y accèdent. C’est pourtant très éloigné de la réalité. En effet, contrairement au modèle anglo-saxon, brandi comme un étendard par leurs nombreux opposants, les Grandes Écoles d’Ingénieurs, publiques pour un grand nombre, dispensent une formation pour environ 1500 euros par an, c’est-à-dire les frais d’inscription, ce chiffre ne prenant pas en compte les bourses – 23 % des élèves étant boursiers. C’est certes moins accessible que l’université, mais cela n’a rien de comparable avec les dizaines de milliers de dollars que coûte une année d’étude aux Etats-Unis. Cette tendance à avoir en Grande École d’Ingénieurs une majorité d’étudiants issus des classes moyenne et aisée n’est pas pour autant une invention, bien que moins marquée que ce qui est souvent pointé du doigt. Il est pourtant difficile de blâmer pour cela les Grandes Écoles, alors que la sélection se fait sur concours, et donc évidemment sans aucun critère social. Si ce n’est toi, c’est donc ton frère : la prépa. Cependant, l’admission en prépa est uniquement basée sur le dossier scolaire. De plus, les places à l’internat, souvent bien moins chères qu’une chambre ou un appartement, sont réservées aux élèves les moins fortunés. La véritable raison de ce déséquilibre social en Grande École vient en fait de l’orientation dans les lycées, qui sont peu nombreux à conseiller une prépa à leurs élèves. Pourtant, le MJS se fait le porte-parole des « jeunes de France » en disant ne plus vouloir « de riches grandes écoles pour les riches et de pauvres universités pour les pauvres », à l’instar d’Eva Joly, pour qui « les Grandes Écoles sont au centre de l’inégalité française ». Certes, les Grandes Écoles sont une particularité française, mais les systèmes existant dans les autres pays ne sont pour la plupart pas moins inégaux, au contraire. Les Grandes Écoles ne sont donc pas à l’origine des inégalités dans l’enseignement supérieur, non égalitaire par nature : la répartition sociale est la même au niveau master dans les universités.


Le deuxième principal argument est l’élitisme des Grandes Écoles. Madame Joly étayait son propos en prenant l’exemple – alors présenté comme un argument – des « grands patrons des banques françaises [...] issus des mêmes grandes écoles » qui s’attribuent des « bonus injustifiables ». Malgré un raccourci un peu rapide, l’argument avancé est que les Grandes Écoles fabriquent une caste à part en formant « une élite qui a perdu de vue l’intérêt général ». Cet aspect est préoccupant, car perdre de vue cet intérêt général n’est pas dans l’esprit des Grandes Écoles, au contraire. Il faut cependant reconnaître que les interfaces avec le monde extérieur – les universités notamment – restent rares et mériteraient d’être développées. Plutôt qu’un prétexte pour supprimer les Grandes Écoles, je préfère y voir une piste d’amélioration. Pourquoi ? Parce qu’aucun système n’est parfait, et qu’il vaut mieux l’améliorer dans une démarche constructive que supprimer un système qui attire des étudiants du monde entier. Ce problème n’est d’ailleurs pas ignoré, et la Conférence des Grandes Écoles a publié en décembre 2010 un livre blanc centré sur l’ouverture sociale. Un des points de blocage du débat vient du fait que par Grandes Écoles, le grand public entend surtout les dérives des meilleurs étudiants des meilleures écoles. Ce raisonnement est d’autant plus dommageable – surtout lorsque l’on se réclame de l’intérêt général – qu’il oublie la majorité des quelques 30 000 ingénieurs diplômés des Grandes Écoles chaque année, qui pour la plupart n’aspirent qu’à vivre leur vie, faire avancer la recherche ou créer une entreprise et des emplois… et non pas dominer le monde.


Il serait pourtant faux de dire que les Grandes Écoles ne sont pas élitiste. Seulement, à l’élitisme pointé du doigt par les détracteurs, s’oppose l’élitisme défendu par les partisans. Oui, les Grandes Écoles sont élitistes, au sens où elles sont sélectives. Le nombre de place étant limité – comme pour toute formation – il est préférable de sélectionner les élèves que l’on formera. C’est d’ailleurs également le cas de Sciences Po, de Dauphine, des Grandes Universités partout dans le monde… Bref, de tous les systèmes qui sont régulièrement présentés comme supérieurs aux Grandes Écoles. Si l’on peut trouver un consensus sur le besoin de sélectionner, c’est le mode de sélection qui pose problème. En effet, d’aucun reprochent au concours de n’être qu’une restitution sans valeur ajoutée après deux années de bachotage en prépa. Cet argument étant majoritairement avancé par des personnes n’ayant jamais passé ces concours, et démenti par la plupart de ceux qui les ont passés, il semble plutôt fragile, tant une dissertation ou un problème mathématique sont dans les faits éloignés de cette description. En revanche, jouer toute sa vie sur quelques jours de concours peut être remis en question – et l’est dans les faits. Mais les propositions pour remplacer ce modèle divergent, et aucun modèle plus cohérent n’a été identifié jusqu’ici.


Je n’ambitionne pas d’avoir réglé le débat par ces quelques paragraphes, et je ne le désire pas : le débat sur les Grandes Écoles est tout à fait souhaitable. Cependant, le temps est actuellement plus à la polémique qu’au débat, et les passions y ont beaucoup plus de place que la raison. Des améliorations sont bien sûr possibles en Grandes Écoles d’Ingénieurs : les élèves aimeraient avoir plus de contacts avec le monde professionnel, plus de possibilités pour choisir leur cursus, une plus grande reconnaissance de la vie associative ou encore un poids plus important auprès de leurs administrations. Des enjeux majeurs au niveau micro, couplés à d’autres enjeux au niveau macro, tels les rapprochements entre écoles, avec les universités… Tant de défis passionnants à aborder en collaboration, et non pas en opposition détracteurs contre partisans. Les Grandes Écoles ne sont pas éternelles, j’en suis conscient, mais plutôt que d’anéantir leur héritage et leur mode de fonctionnement, autant prendre le temps de rapprocher Grandes Écoles et universités, en commençant par ne pas les opposer. L’association étudiante Le Nouvel Ingénieur a été créée pour agir dans le sens d’une démarche constructive telle que celle-ci : prendre part au débat, assimiler les critiques pour mieux pouvoir adapter la formation d’ingénieur. Je ne prétends pas que les Grandes Écoles sont la meilleure formation au monde, ni même en France, mais je suis convaincu qu’elles méritent une place dans le paysage de l’enseignement supérieur français et international.