lundi 8 avril 2013

L’association étudiante : passage obligé ?

Avant de commencer à écrire plus spécifiquement sur l'entrepreneuriat, et mon expérience à Startup from Scratch, voici le deuxième article d'introduction concernant les formes « d’entrepreneuriat étudiant ». Le premier concernait les stages en start-up, celui-ci l'investissement dans les associations étudiantes, et le troisième et dernier traitera plus spécifiquement des Junior-Entreprises.

Pourquoi s'investir dans les associations en école ? La question est on ne peut plus classique, je vais donc essayer d’aller droit au but en séparant les 3 raisons qui peuvent donner envie de s'investir dans une association, avec quelques exemples, afin que chacun y trouve son compte et puisse exploiter cette formidable expérience au mieux. Car même si tout le monde n’est pas fait pour l’entrepreneuriat, tout étudiant devrait tout de même s’investir dans au moins une association.

L'association pour se faire plaisir

Par « se faire plaisir », je vois au sens large, et j’inclus tout autant les personnes qui organisent les soirées de l’école parce qu’elles trouvent ça cool que celles qui mettent en place des actions humanitaires parce que c’est une chose à laquelle elles croient. En la matière, il n’y a pas de raison meilleure qu’une autre, et les étudiants choisissent ainsi une association parce qu’ils en ont envie. C’est beau, et c’est déjà une très bonne chose !
Pour cela, rien de plus simple : il suffit de connaître tes centres d’intérêt, les personnes avec qui tu veux être et la manière dont tu veux travailler, et il ne te reste plus qu’à faire un choix ! Rien parmi l’existant ne te satisfait ? A toi de créer ton club ou ton association !

L'association pour apprendre

Laissons de côté les personnes qui souhaitent apprendre à mixer, à photographier ou à jouer au poker : elles en ont tout à fait le droit, et c’est tout à leur honneur, mais je les classe plutôt dans la première catégorie. Je parle ici d’un apprentissage à dimension plus professionnelle – puisqu’après tout, c’est dans ce domaine-là que je prodigue mes modestes conseils.
Tout l’enjeu, évidemment, est donc de savoir quoi apprendre. Et dans cette optique, la première chose à faire est probablement d’apprendre à trouver sa voie : difficile pour beaucoup d’étudiants de savoir quelle orientation professionnelle ils vont finalement choisir (j’étais dans cette situation encore très récemment). Bien sûr, je ne peux que recommander d’en discuter avec les élèves plus vieux, les anciens, les profs… mais ce n’est pas le sujet de l’article. Ce que je peux conseiller ici, c’est plutôt d’utiliser les associations pour explorer les possibilités. Pour s’initier à la gestion de projet ou d’équipe, toute association peut faire l’affaire, à condition de s’y impliquer suffisamment. Pour explorer des pistes plus techniques, il existe souvent des clubs informatique ou robotique dans les écoles, par exemple. Et, surtout, il existe toujours la possibilité de créer toi-même ta voie ! Tu es intéressé par l’entrepreneuriat et il n’y a rien dans ton école ? Crée un club entrepreneurs[1] ! Tu es intéressé par un domaine en particulier ? Crée un club de personnes intéressées par ce sujet, c’est un excellent prétexte pour échanger des news, inviter des intervenants et visiter des entreprises ! Tu l’auras compris, en un mot : ose, tu seras toujours gagnant.
Si tu as la chance de déjà connaître ta voie, la tâche est encore plus simple pour toi, puisque tu n’as qu’à identifier les compétences et connaissances qu’il te faut acquérir pour prendre une longueur d’avance sur la concurrence, dans un contexte toujours plus compétitif pour les jeunes diplômés. Si tu as du mal à identifier ce que tu as à apprendre, n’hésite pas à contacter les anciens de ton école qui travaillent dans le domaine qui t’intéresse : ils sont la plupart du temps ravis d’aider, mais n’en ont pas l’occasion puisque personne n’ose les contacter. Et si une fois que tu as identifié ces compétences, tu ne sais pas où les développer, demande aux membres actuels des associations. Oui, désolé d’insister, mais oser aller voir les personnes, c’est essentiel : je suis chaque jour étonné de la puissance que le réseau peut avoir, simplement en prenant le temps de parler à des personnes diverses et variées – j’aurai probablement l’occasion d’en parler une prochaine fois. Etre timide n’est pas une excuse, au contraire ! (je l’étais, je le suis moins, on peut en guérir ;) )

L'association pour être recruté

Est-il nécessaire de rappeler que l'investissement dans les associations étudiantes est largement valorisable sur un CV et en entretien d'embauche ? Avoir eu quelques responsabilités au Bureau des Élèves, à la Junior-Entreprise ou dans une autre association gérant des projets d'envergure apporte toujours un plus à un parcours. Et même les associations plus modestes donnent un coup de pouce non négligeable. Si si. La première raison pour cela se trouve dans la partie précédente : on apprend beaucoup en association. Mais comment valoriser vraiment cette expérience ? Trois points sont essentiels :

1. Inclure cette expérience dans un ensemble cohérent

Ceci est vrai de manière générale : ton cursus doit former un ensemble cohérent, avec des transitions logiques et justifiées. Evidemment, tout le monde tâtonne, essaie des pistes puis les abandonne, trouve sa voie, en trouve une autre... C'est normal, et les recruteurs le savent. Mais il n'est jamais rassurant d'être face à une personne instable : et si le candidat face à moi changeait de nouveau d'avis et quittait son job/stage au bout de deux mois ? C'est donc à toi de trouver une "histoire" à raconter qui explique ton parcours - on appelle ça du storytelling, c'est très important en marketing, et rechercher un job, c'est faire de l'auto-marketing. Bien sûr, si tu es passé(e) de la chimie à l'architecture via le grec ancien, mieux vaut être direct(e) et dire que tu t'étais trompé(e) de voie, ça vaudra mieux que d'établir une histoire bancale.
A titre d'exemple, voici l'histoire que je racontais aux recruteurs (maintenant, j’ai le privilège d'écouter les histoires des autres). Elle n'est pas parfaite, loin de là, mais c'est un premier exemple :
« En arrivant à l'Ecole des Ponts, j’étais attiré par la Junior-Entreprise, qui était pour moi un premier pas vers le monde de l'entreprise. J’ai ainsi découvert la gestion de projets, le management, la stratégie et l’entrepreneuriat, tout en multipliant les expériences associatives ambitieuses. J’ai prolongé cette expérience au cours de deux stages de césure de six mois dans le conseil en stratégie et management, au sein de petites structures. En troisième année, le MBA des Ponts que j’ai eu l’opportunité d’effectuer s’est imposé comme une évidence pour approfondir mes connaissances sur les sujets qui me passionnent. Continuant dans cette voie, je cherche maintenant un premier emploi dans le conseil en stratégie, qui me permettra de rapidement obtenir des responsabilités et dans lequel j’ai la certitude que mon esprit entrepreneurial pourra se développer en me donnant l’opportunité d’exprimer et d’exploiter mes idées. »
Je ne parle pas, par exemple, du département Génie Industriel que j’ai choisi au Ponts, non pas parce qu’il ne cadre pas, étant donné que deux grands axes de formation de ce département sont le business et l’innovation, mais parce que c’est n’est pas forcément une « photo » que je veux mettre en valeur dans mon album : il me faudrait alors expliquer pourquoi l’industrie a disparu de mon cursus  depuis. Le moment clé de ton histoire est évidemment la fin : tu dois présenter comme logique le fait que tu te trouves devant ce recruteur pour demander ce poste en particulier. L’expérience associative peut beaucoup t’aider en cela, en apportant un lien qui pourrait ne pas être évident par ailleurs.

2. Mettre en valeur les apprentissages et les réalisations

L’intérêt des associations est certain, oui, mais il ne faut pas croire que c’est une expérience qui parle d’elle-même : par nature, les travaux réalisés dans les associations sont très variées, et les contributions des différents membres variables. L’objectif est donc de mettre en valeur ce que tu y as fait, ce que tu y as appris et de donner quelques indicateurs qui pourront ancrer tes affirmations dans un cadre plus concret.
Concernant ce que tu y as fait tout d’abord, rien de très difficile, il s’agit simplement de mettre en valeur les actions les plus marquantes : l’établissement d’un partenariat, l’animation d’un groupe de travail, la gestion d’un projet, etc. Il ne faut pas croire que tout le monde sait ce que fait une association donnée ou un poste en particulier : c’est très variable d’une association à l’autre.
A propos de ce que tu as appris, c’est exactement la même chose : ne prends rien pour acquis, et détaille les principaux apprentissages que tu as faits et les compétences que tu as acquises, de préférence en lien avec l’activité que tu souhaites exercer. Des exemples parmi d’autres : gestion de projets, vente, marketing, etc.

3. Ne pas s'emballer (et ne rien inventer)

Je m’adresse ici en particulier aux personnes qui (comme moi) ont eu la fâcheuse tendance d’être hyperactives en associations : c’est évidemment très bien, et nous pouvons en être fiers. En revanche, lorsque tu te présentes à un recruteur, il faut éviter de prendre les associations comme unique référence pour ton expérience : tu dois montrer qu’il y a aussi autre chose dans la vie pour toi et que tu as d’autres qualités que celles que tu as acquises en association ! Lors d’un entretien, une consultante m’avait notamment fait remarquer que j’occultais totalement mes autres expériences au profit de quelques associations. Bien qu’elle m’ait sorti cela à côté d’un argument totalement fallacieux[2], elle avait tout à fait raison sur le fond : ne fais pas la même erreur !
En revanche, j’entends aussi qu’il ne faut pas en rajouter, ou s’inventer des réalisations fictives. Les informations présentées, bien qu’évidemment tournées à ton avantage, doivent rester basées sur des faits. Ne. Mens. Jamais. Un petit exemple, si cela peut t’en dissuader : il y a quelques années, un étudiant, à l’occasion d’un entretien à Londres, s’était improvisé président d’une association étudiante prestigieuse – aucun risque a priori, puisque son entretien n’était même pas en France. Quelle chance y avait-il pour que le véritable président passe ce même entretien peu après ? Et pourtant… Et même s’il n’avait pas été découvert à l’entretien, cette faute est un motif de licenciement immédiat sans aucune indemnité si elle est découverte après l’embauche. Une chose cruciale que j’ai apprise, c’est que le monde est très, très, très petit. Alors tiens-t-en à la vérité, c’est toujours la position la plus défendable ! (et accessoirement la plus éthique)

Conclusion

Cette conclusion est probablement inutile, puisque je te sens bouillir depuis quelques minutes déjà avec cette remarque : en réalité, les motivations d’un investissement en association sont quasiment toujours une combinaison de ces trois raisons, dans des proportions variables selon les personnes. Quels sont tes objectifs, que veux-tu faire de ta scolarité, à quel prix ? Ce sont les questions à te poser dès maintenant, même si tu connais déjà la première partie de la réponse : une association est un passage obligé. Bon courage !


[1] Et si tu ne sais pas par où commencer, fais-moi signe
[2] Elle m’a dit que j’étais ridicule à m’accrocher uniquement à mon expérience associative, aussi bonne soit-elle, puisque c’est finalement très commun, et que tous les associés du cabinet ont d’ailleurs fait partie d’associations étudiantes durant leur scolarité. Etant donné que tous les étudiants ne s’impliquent pas dans des associations, on pourrait raisonnablement penser qu’il y a au contraire une corrélation positive entre l’engagement dans les associations étudiantes et le fait de devenir associé, ce qui va à l’encontre de son propos.

lundi 9 juillet 2012

Faits et fantasmes sur le paiement mobile

Le paiement mobile est présenté depuis plusieurs années comme le moyen de paiement de demain, mais reste encore très peu utilisé en France, Kwixo ayant récemment fêté son premier anniversaire avec 240 000 utilisateurs seulement. Comme toutes les technologies "de demain", le m-payment nourrit donc de nombreux fantasmes et rumeurs. Petit décryptage.

Le mobile est le moyen de paiement de demain
Un article grand public sur deux au sujet du paiement mobile mentionne dans la première phrase qu'il s'agit du moyen de paiement "de demain". Cela n'a plus vraiment de sens : le paiement mobile est depuis quelques années déjà une réalité. Ce moyen de paiement d'aujourd'hui sera-t-il demain le paiement du passé ou plus fort que jamais ? Les indicateurs semblent assez positifs pour son décollage, mais une analyse des principales études de marché réalisées sur le sujet par Gartner, Juniper et IEMR révèle que chaque année tous les cabinets revoient à la baisse leurs prévisions à 5 ans : le décollage du m-payment se fait vraiment attendre.

Google, Apple, PayPal & co vont rafler toute la mise
La plupart des enquêtes et études de marchés réalisées sur le sujet nous conforte dans l'idée que la solution qui dominera le paiement mobile dans quelques années, quand les services et le marché seront un peu plus matures, n'existe pas encore. Par conséquent, Google Wallet n'est pas parmi les favoris pour l'emporter, du moins dans sa version actuelle. PayPal Here n'est qu'une solution transitoire permettant d'étendre un peu le champ d'action des cartes bancaires. Le Passbook d'Apple ne permet pas encore le paiement, et une éventuelle prochaine solution d'Apple n'est en aucun cas garantie d'un succès fulgurant, malgré des avantages certains.
La solution qui emportera le marché devra regrouper une facilité d'utilisation supérieure à la carte bancaire ou des avantages significatifs, une marque et des services inspirant confiance en termes de sécurité, un réseau de distribution efficace ou un effet viral implacable, des conditions avantageuses pour les commerçant et un bon timing. En théorie, n'importe quel acteur répondant à ces conditions pourra s'imposer, éventuellement en s'entourant des partenaires adéquats. En pratique, personne n'a encore trouvé la bonne alchimie.
Parmi tous ces acteurs, un groupe fait face à des enjeux bien plus importants : les opérateurs de cartes bancaires. Les Visa, Mastercard et autres American Express mettent en effet en danger leur survie même s'ils manquent un tournant du marché des moyens de paiement. Cependant, ils semblent pour l'instant s'être adaptés, et font même partie de bon nombre d'initiatives, grâce à leur réseau sécurisé pour les transactions. Des technologies telles que le PayPass de Mastercard remportent d'ailleurs un réel succès, même si peu appliquées au mobile pour le moment.

En 2020, le mobile sera plus utilisé que la carte bancaire
C'est ce qui est ressorti d'un récent sondage auprès de cadres des secteurs bancaires et mobiles. Même si cette perspective n'est pas exclue, il faut savoir relativiser. Il y a 8 ans, il était déjà possible de payer son billet de bus avec son mobile à San Francisco. Durant les 8 prochaines années, le paiement mobile pourrait se développer aussi lentement qu'il l'a fait depuis 2004, sans compter que la réception assez mitigée des solutions actuelles pourrait finir par refroidir les prétendants au paiement mobile.
Mais 2020, c'est également très loin : d'ici-là, une solution de paiement nouvelle pourrait apparaître et s'imposer devant le paiement mobile : de nombreux acteurs majeurs de leur secteur ont déjà été dépassés par de nouvelles solutions proposées par des entreprises qui n'existaient pas 8 ans auparavant. Mastercard a d'ailleurs utilisé récemment des bracelets rechargeable pour le paiement, pourquoi les puces NFC ne pourraient-elles pas être intégrées dans nos montres d'ici quelques années ?

La France est à la traîne dans le paiement mobile
Ce n'est pas un fantasme, très peu de solutions de paiement mobile existent en France, et le marché ne semble pas aussi prêt que ceux d'autres pays développés, tels que les États-Unis, le Royaume Uni ou le Japon.
La comparaison s'arrête ici, puisque comparer le développement du m-payment en France avec celui au Kenya ou en Malaysie n'a pas vraiment de sens, étant donné que le paiement mobile dans les pays émergents répond à des enjeux complétements différents : il y est une alternative au système bancaire, dans des pays sous-bancarisés mais suréquipés en téléphones mobiles.


Peu de réponses franches existent donc concernant le développement futur du paiement mobile : les prévisions pour le marché mondial varient du simple au double selon les cabinets, et l'extrême complexité des régulations des secteurs de la banque et des télécommunications, ainsi que leur variabilité d'un pays à l'autre, font qu'une vision globale du développement du m-payment est très difficile à obtenir. Même au niveau local, l'évolution des marchés dépendra en grande partie des acteurs présent et de leur perception de leur rôle : lancer une solution de paiement mobile à grand renfort de publicité n'est pas suffisant pour qu'elle marche, et tenter de freiner l'émergence de solutions est à l'inverse totalement dérisoire. Une seule solution existe donc pour les acteurs : lancer le plus rapidement possible une solution ambitieuse, qui fait cruellement défaut au marché français, même si pour l'instant la plupart des acteurs au niveau mondial pêchent par excès de confiance ou de prudence.
Entre mode et tendance de fond, la plupart des analystes ont tranché en faveur d'un changement durable des modes de paiement. Cependant, si le paiement mobile ne décolle pas rapidement, il est probable que les utilisateurs ou les acteurs en deviendront lassés avant même son fonctionnement effectif.

jeudi 26 avril 2012

Sur le web, personne ne vous entend crier

Il y a 10 ans, quand Jean-Marie Le Pen est parvenu au second tour de l’élection présidentielle, les français ont fait entendre leur voix en descendant dans la rue. Aujourd’hui, confrontés à de nombreux enjeux tous aussi capitaux, nous restons inaudibles. Comment cela est-il possible malgré la multitude de moyens d’expression mis à notre disposition ?

L’information est maintenant partout, et occupe les moindres interstices de notre vie quotidienne à l'instar l’air que l’on respire, à tel point qu’elle en devient soumise aux mêmes lois physiques, à savoir un mouvement brownien permanent. Ainsi, les particules politiques, médiatiques ou simplement citoyennes se mettent en marche sans raison, créant une polémique chaque jour nouvelle, relayée par l’arsenal de médias, réseaux sociaux et espaces d’expressions dont nous disposons aujourd’hui. L’époque où un groupe parlementaire déposait une motion de censure pour se faire entendre n’est pourtant pas si lointaine. Aujourd’hui, pour chaque action ou absence d’action, chacun peut lancer ou relayer un déferlement de critiques. Sommes-nous pour autant plus avancés ?
Du point de vue de la portée de ces actions, rien n’est moins sûr : il faut savoir saisir l’information, qui coule en flot continu sur un fil twitter, une timeline facebook, un journal télévisé, un quotidien imprimé, le programme d’une radio ou la page d’accueil de n’importe quel journal en ligne – toute information qui n’est pas saisie immédiatement est perdue. Tout juste la possibilité de partager ces informations permet-elle d’accorder un léger différé et un peu de résonance. De par la nature de ce système, une polémique est donc stérile et très limitée dans le temps : il est impossible de convaincre un nombre croissant de contradicteurs aux capacités d’écoute très variables.
Ainsi, du point de vue de l’impact des avis de chacun, l’effet est encore plus réduit : il est bien connu qu’à force de crier au loup, les alertes perdent en crédibilité. Le bruit de fond constitué par ce déferlement de critiques que l’on connaît en permanence masque donc les prises de position face aux problèmes les plus sérieux. Ces derniers jours de campagne, nombreuses sont les personnes qui auraient voulu se faire entendre pour dénoncer les chemins dangereux sur lesquels s’aventurent les candidats, parfois de manière irréversible. Mais comment obtenir du crédit lorsque l’on a passé plusieurs mois déjà à dénoncer les moindres faits et gestes, parfois anodins, d’un candidat ? Face à cette banalisation du « coup de gueule », il n’existe aucun outil supérieur à ceux que l’on utilise au quotidien. A moins, peut-être, que les médias les plus institutionnels, encore largement imperméables à cet effet, décident de dénoncer des dérives qu’ils ont eux-mêmes en partie cautionnées. La presse écrite et la radio ne font plus partie depuis longtemps de cette catégorie. Internet n’en a jamais été. Faut-il attendre une violente réaction d’un présentateur du 20 heures pour que l’on réalise les grossiers travers de cette France qui nous est proposée ? Une limitation de l'information n'est ni réalisable ni souhaitable, si bien que la surenchère est la seule évolution possible : sans refonte du système démocratique français, nous sommes donc encore loin de pouvoir faire entendre notre voix dans le débat public.

dimanche 4 mars 2012

Du leadership politique

A quoi reconnait-on un leader ? A son allure, son charisme, sa verve, son mordant ? Peut-être. Pourtant, un leader est avant tout une personne que l'on a envie de suivre. Et pour ceci, quoi de mieux que de tracer la voie en donnant l'exemple ?

Les leaders politiques étant restés dans l'Histoire de France sont relativement peu nombreux, et ceux de l'ère républicaine figurent en bonne place parmi les odonymes, en premier lieu Jean Jaurès, figure de l’opposition à la Première Guerre mondiale l’ayant payé de sa vie, et Charles de Gaulle, un des leaders de la résistance, puis acteur de la reconstruction politique du pays. A l'image de ces grandes figures, le leadership politique implique de créer un mouvement. La première chose à faire est de proposer un système de valeurs et une vision commune, l'objectif à atteindre à moyen ou long terme, en général 5 à 10 ans en politique. Il ne semble pas que les actuels candidats à la présidentielle excellent dans ce domaine, la "France forte" étant une idée plutôt vague, et le "changement" du pouvoir en place comme principale perspective étant loin de constituer une vision à long terme. Quant à déclarer que le sujet de la viande halal est la première préoccupation des Français, cela nous pousse à nous demander si les hommes et femmes politiques sont conscients de la nation, et pas seulement de l'électorat. Mais même en convertissant les citoyens à une vision, le plus difficile reste de dépasser les réticences à faire le premier pas, notamment quand celui-ci est désagréable. C'est particulièrement le cas en période de crise.
Lors des réductions de coûts, les patrons les plus consciencieux s'appliquent le même traitement : Gary Kelly, PDG de Southwest Airlines, gela son salaire pendant cinq ans en même temps que celui de ses pilotes. Un geste symbolique plutôt que pratique, mais un vrai acte de leadership. On ne peut que constater le faible niveau de conscience de cet état de fait en politique. Comment Nicolas Sarkozy pourrait-il ouvrir la voie de la rigueur pour la nation alors qu’une de ses premières mesures a été de s’augmenter de plus de 150 %, et qu’il n’a pas renoncé à cette augmentation à l’occasion des plans de rigueurs successifs ? Quelle crédibilité a François Hollande lorsqu’il propose de limiter le cumul des mandats quand il est lui-même dans ce cas ? Comment François Bayrou a-t-il pu consciemment quitter en Audi un meeting lors duquel il avait martelé l’intérêt d’acheter « Made in France » ?
Si l'on note un échec sur le plan symbolique, l'application des trois postures du management aux hommes et femmes d’état n'est pas plus convaincante. La pédagogie est de plus en plus de mise, favorisée par le travail des communicants et autres « plumes » officielles, qui ont grandement contribué à vulgariser les concepts et mécanismes de l'économie et du gouvernement de la nation en général, mais elle est malheureusement trop souvent biaisée par la caricature. L’exigence est bien présente, puisqu’aucun parti ne laisse passer la moindre erreur de ses adversaires. Envers les citoyens ou habitants du pays également, se focalisant selon les partis sur les immigrés, les chômeurs, les riches, les allocataires au RSA… Cependant, ils semblent oublier que l’exigence n’est acceptable que si elle est avant tout appliquée à soi-même. De la même manière, l’engagement est fort en termes de paroles, et souvent d’actes également. Le candidat Sarkozy avait montré l’exemple en 2007 en déclarant que s’il terminait son mandat avec plus de 5 % de chômeurs, il reconnaîtrait publiquement son échec. Mais l'engagement ne suffit pas seul, encore faut-il être efficace : nous restons en attente d’excuses, ou du moins d’explications. Pour s'engager personnellement, il faut appliquer à soi-même ses décisions ou leurs effets, ou s'impliquer dans le résultat. Il faut aussi tenir promesses.
On ne peut pas s’étonner de voir une défiance grandissante des Français envers la politique. Alors que les prix sont en hausse et que l’instabilité de l’emploi se fait oppressante pour une part grandissante de la population, la déconnexion des politiques de la réalité finit par lasser, quand elle n’agace pas. Que signifient donc les décisions qu’ils ont à prendre, à part des calculs comptables ou de popularité, s'ils n'ont pas à en supporter les effets ? Le leadership, ce n’est pas enchaîner des réformes sans rapport les unes avec les autres, rectifier sans cesse ses propositions, se poser en opposition d’un ou plusieurs candidats, prendre pour modèle un autre pays ou stigmatiser une partie de la population pour rassembler les autres. En ces temps de rigueur, du « travailler plus pour faire gagner la France », il serait temps que les politiques prennent leurs responsabilités de leaders et se posent en véritables rassembleurs montrant l’exemple en marchant en tête sur un chemin qui s’annonce certes tortueux mais au bout duquel on peut apercevoir la lumière.
Nous pouvons même nous risquer à dessiner les fondations d'un vrai leadership politique, qui proposerait une réelle vision, soutenue par un slogan qui ne sonne pas creux. Cet objectif à long terme serait étayé par un plan d'action clair, précis et cohérent, contenant des propositions logiques expliquées de manière pédagogique. L'ensemble serait bien entendu soutenu par un dispositif de communication centré autour d'un site internet détaillant et expliquant les propositions du candidat. Ceci s'inscrirait bien entendu dans un débat d'idées plus que de forme, effectué de manière ouverte et honnête. Si l'on est si loin de ce résultat, somme toute logique, c'est parce que les personnes à l'origine des stratégies de campagne ne pensent pas que cela soit nécessaire. Alors que deux tiers des français estiment avoir affaire à une campagne inintéressante et sont de moins en moins certains de savoir pour qui voter, il serait temps d'y songer à nouveau. Le paysage de la politique a déjà muté, il ne reste plus aux hommes et femmes politiques qu'à suivre.